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Tapie éblouissant


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

On peut penser ce qu’on veut des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme.

On peut leur reprocher d’avoir profité de certains professionnels tenus au secret de l’enquête et de l’instruction et qui, à l’évidence, en plusieurs circonstances, l’ont violé.

On peut les accuser d’avoir piégé un François Hollande naïf mais les propos et les commentaires qu’ils ont recueillis étaient passionnants et méritaient d’être dits. Le seul problème est que l’ancien Président, durant son mandat, a plus parlé qu’agi et que les journalistes ont inspiré cette dérive avec un interlocuteur complaisant.

On peut leur imputer de s’enfermer dans un impérialisme, voire une autarcie médiatiques et de ne pas assez se préoccuper des conséquences de certaines de leurs révélations. Pas justiciers mais presque. Avec bonne conscience et sûrs de leur place éminente et sulfureuse dans l’investigation française.

Ils sont responsables, pour l’été, d’une série Têtes brûlées dans Le Monde qui concerne, comme ils l’indiquent, « des personnages hauts en couleur… qui font tellement parler que nous avons décidé de leur donner la parole ».

Les débuts de ces doubles pages sont assez semblables mais, la présentation faite, le rythme est pris et, comme les auteurs sélectionnent évidemment les meilleurs extraits des entretiens, de manière éclatante on établit aisément une hiérarchie entre les uns et les autres sans dissimuler la part subjective de la sympathie, de l’hostilité ou de l’indifférence.

Bernard Tapie domine Christine Angot, Jérôme Lavrilleux, Cyril Hanouna et Rachida Dati. Je n’ai pas le temps d’attendre le portrait de Fabrice Luchini, qui sera le sixième. Le talent, la culture et la liberté de ce dernier feront merveille, j’en suis persuadé, mais je me satisfais de l’éblouissante prestation de Bernard Tapie.

L’éblouissement n’induit pas forcément une adhésion à tout ce qui est proféré, à la sensibilité et à la conception de la vie de l’invité. Mais surgit de la certitude impressionnante qu’on se trouve face à une personnalité d’exception.

Verve, vigueur, oralité dense et charnue, sens des formules, spontanéité, intelligence sauvage et entraînante, jamais apprêtée ni conventionnelle, mensonges avoués, quasiment assumés, supercheries minimes et roublardes racontées avec délectation, grands sentiments quand il le faut, amour constant et fidèle pour son épouse, émotion pour une petite Algérienne atteinte d’un cancer du poumon et ayant été hébergée plus d’un an par le couple.

C’est du grand art qui n’exclut pas la sincérité, une exposition de soi sans doute facilitée par des interrogations profondes et sans complaisance, une volonté maîtrisée d’offrir de soi une image en même temps décontractée et sérieuse.

Une nature qui sert infiniment la qualité de cette série et qui manifeste aussi sa faiblesse. Une Christine Angot ou une Rachida Dati, dans un registre contrasté, pontifiante et méprisante pour l’une, désinvolte et sarcastique pour l’autre, déçoivent par rapport aux ambitions du couple de journalistes.

Le plus touchant – j’ose à peine le dire – est d’avoir ressenti, pour tel ou tel propos de Tapie, une vraie familiarité avec celui-ci, notamment pour sa vision de la vie et l’intensité qu’il continue à y mettre. Il mérite d’être cité : « M’arrêter ? Ah non, je ne pourrais pas. D’abord, je dors peu, donc j’ai beaucoup d’heures à remplir, et puis j’ai encore de l’imagination, de l’ambition. »

J’ai parfois eu du mal à faire comprendre, en particulier aux assises, qu’on pouvait condamner un crime sans détester son auteur.

Les ombres qui entourent Bernard Tapie ne font pas disparaître la clarté médiatiquement superbe et stimulante de cet entretien.

Quand Bernard Tapie met les autres au tapis.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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