Votation suisse sur l'immigration - Suisse

Suisses des villes et Suisses des champs : qui a mal voté ?

Professeur
 

Se répandent depuis dimanche soir mépris et anathème de nombreux commentateurs autorisés, journalistes et politiques, en Suisse comme en France et dans l’UE, contre les campagnes suisses qui ont mal voté, alors que les citadins — et tout particulièrement le pays romand —, bien plus intégrés dans la vision mondialiste, ont eux refusé la fermeture et le contrôle de l’immigration. Haro sur les frileux qui, selon un éditorialiste du Temps (Pierre Veya) ont suivi « la dynamique hystérique sur la surpopulation et le dumping salarial » au lieu de prendre modèle sur la « sérénité » des Romands et des régions frontalières.

Mais qu’est-ce qui leur a pris à ces Suisses ? Après tout, ils n’ont que 23 % d’étrangers, une broutille… Eh bien, c’est simple : « l’égoïsme économique », dit le politologue Jean-Yves Camus dans Le Nouvel Obs ; pas seulement, selon un autre, espagnol celui-là, dans El Pais : « Cela reflète aussi l’agitation populiste et xénophobe parcourant le Vieux Continent moins de trois mois avant les élections européennes. » Sans être exhaustif, on peut noter les considérations sur les villes instruites et éclairées, opposées aux campagnes ignorantes et repliées sur leurs traditions fantasmées… Quelle idée aussi de faire voter le peuple sur des initiatives lancées par le peuple ?

En termes plus nuancés, toujours dans Le Temps, la co-présidente des Verts suisses (Adèle Thorens Goumaz), commente ainsi : « Il y a probablement aussi eu, effectivement, l’expression du refus d’une Suisse plus urbaine et plus cosmopolite, au profit d’une Suisse paisible, idéalisée et nostalgique. » Elle répondait ainsi à une chroniqueuse du même journal (Marie-Hélène Miauton), qui voyait dans ce vote l’expression d’une sensibilité écologique : « Lorsque l’on parle du vote des “campagnes”, il ne s’agit pas d’agriculteurs, qui ne représentent plus qu’une petite part de la population. Il est question de gens qui ont choisi de vivre en campagne. Ceux-là ne veulent pas de nouvelles constructions, de routes, de logements… Ils vivent dans une Suisse paysagère. » Dans Le Monde, Antoine Menusier va dans le même sens : « Dimanche, en Suisse, ce n’est pas seulement “la peur” qui s’est exprimée de manière majoritaire, c’est aussi, et peut-être avant tout l’incroyable assurance d’un peuple heureux dans son verger. »

On est là bien loin de la xénophobie et de l’inculture ; plus près d’une autre modernité que celle du développement et de la concentration urbaine, du grand brassage de population et du mondialisme niveleur. Une modernité qu’on pourrait dire « raisonnée » comme l’agriculture du même nom. La gauche s’en indigne : on sait qu’en général – et malgré le Larzac – elle n’a jamais trop aimé les campagnes et la vie paysanne, représentant les vieilles lunes religieuses, l’enracinement quasi féodal, la tradition. Ce n’est pas nouveau : la révolution contre les jacqueries, le Parti contre les koulaks. Le vote suisse réactive cette méfiance et revivifie les lieux-communs, tout comme les manifestations pour la famille renouvellent en France l’anti-christianisme (anti-catholicisme) révolutionnaire : du pain bénit si l’on peut dire. Mais aussi un remuement dans les profondeurs qu’on croyait bétonnées.

Laissons donc la dernière image à un Suisse, Olivier Perrin, toujours dans Le Temps : « Dans le verger, les racines ont soudain crié ! »