Stéphane Audran, ou la disparition d’un certain chic pompidolien

Stéphane Audran, par ce qu’elle incarnait d’élégance surannée, mais aussi de charme canaille, était le symbole d’une certaine époque aujourd’hui révolue. C’est l’écrivain Pierre Robin, dont le mélancolique Jeunesse dorée a été célébré en ces colonnes, qui en parle le mieux : « Michèle Morgan était globalement la bourgeoise réservée d’avant, Brigitte Bardot, la superbe racaille chic et pop, Stéphane Audran se situait quelque part encre ces deux pôles naguère magnétiques. »

Née le 8 octobre 1932, le début de sa carrière se confond avec l’arrivée de la Nouvelle Vague, parfois « plus vague que nouvelle », comme se plaisait à remarquer Michel Audiard. Elle est alors la muse de Claude Chabrol. Chacun a, alors, la sienne, ou les siennes. Fanny Ardant pour François Truffaut, Anna Karina pour Jean-Luc Godard, entre autres icônes d’alors. Ces pygmalions seraient probablement taxés aujourd’hui de « sexistes » par les chaisières de la nouvelle déferlante féministe, surtout pour la propension qu’ils avaient à coucher avec leurs actrices.

Indifférente à ces polémiques, manifestement réservées, de son point de vue hautain, à des shampouineuses mal embouchées, Stéphane Audran était néanmoins une femme de son temps. Signataire du fameux manifeste des « 323 salopes » exigeant la légalisation de l’avortement, elle reviendra pourtant sur ses positions de l’époque, affirmant ainsi : « C’est terrible de se faire avorter. » Et de demander un « meilleur accompagnement » de ces femmes en détresse ; ce que réclament, précisément, nombre d’associations pro-vie. Il est vrai que Stéphane Audran était, sur le tard, revenue à la foi de son enfance : « Je crois en la religion catholique et aux prescriptions du Christ. »

Hormis ses rôles chabroliens de femme manipulatrice, tour à tour hystérique, coincée, nymphomane, désespérée, elle tente une carrière à l’étranger avec un succès plus que mitigé. Qu’importe, sa nonchalance à peine affectée emporte tout sur son passage, même dans une invraisemblable panouille telle que Dix petits nègres, de Peter Collinson (1974), où elle joue en compagnie d’un autre compatriote égaré dans cette coproduction vaguement internationale : Charles Aznavour en pianiste porté sur la bouteille.

Pour retrouver pareille extravagance, on peut encore se reporter aux Prédateurs de la nuit (1988), du très fantasque réalisateur espagnol Jesús Franco, où elle se retrouve flanquée d’une distribution propre à donner le vertige : Helmut Berger (acteur fétiche de Luchino Visconti), Telly Savalas (Kojak en personne) et Brigitte Lahaie, l’actrice coquine que vous savez. Un film éminemment sympathique au demeurant, et qui a bien mieux vieilli que Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), nanar singulièrement plus prétentieux, même si salué par la critique, et signé Luis Buñuel, autre cinéaste hispanique un brin dérangé.

Mais l’une de ses plus mémorables prestations sera dans Mort d’un pourri, de Georges Lautner (1977). Elle y incarne l’épouse de Maurice Ronet, éternel rival d’Alain Delon qui tient ici le premier rôle. C’est la chronique des années qui nous occupent : le giscardo-pompidolisme sociétal, le gaullisme immobilier, la montée en puissance de l’argent roi et de ce que l’on ne nomme pas encore la mondialisation. C’est une ère qui s’achève, une autre qui commence. Les héros y sont fatigués et les illusions perdues depuis longtemps.

Stéphane Audran y traîne son spleen aristocratique, s’étourdit dans l’alcoolisme mondain. Même en s’enlaidissant, elle parvient à demeurer belle comme jamais. Sa voix, envoûtante, fait le reste, comme toujours. Car ce n’est pas qu’une immense actrice qui s’en est allée, mais une grande dame, aussi.

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