Le royaume des Francs : le royaume des hommes libres…

Colonel à la retraite
 

On connaît peu l’édit du roi Louis X le Hutin, en date du 3 juillet 1315, qui affranchissait les serfs dans le domaine royal, moyennant finances. « Comme selon le droit de nature, chacun doit naître franc… Nous considérant que notre royaume est dit et nommé le Royaume des Francs [c’est-à-dire le royaume des hommes libres], et voulant que la chose en vérité soit accordant au nom… avons ordonné et ordonnons… » Un texte qui fut, certes, d’une portée limitée, mais que l’on peut considérer comme précurseur de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, notamment dans son article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit… »

Pour faire court, qu’était le servage ? Pas l’esclavage. Au plan juridique, un serf était une personne qui pouvait se marier, posséder des biens. L’esclave, lui, est un bien meuble. Les serfs étaient liés contractuellement à un seigneur, laïc ou ecclésiastique. Il ne pouvait quitter la terre à laquelle il était attaché. À la mort du serf, le seigneur récupérait, en principe, ses biens : c’est ce qu’on appelait la mainmorte. En pratique, le servage disparut en France dès la fin du Moyen Âge.

Emmanuel Macron fustigeait, cette semaine, ceux qui feraient mieux d’aller chercher du travail ailleurs plutôt que de foutre le bordel. A-t-il réalisé que, sur ces territoires perdus de la République – je ne parle pas de ceux sur lesquels se sont déversés, des décennies durant, les milliards « danaïdesques » de la politique de la ville –, il n’est pas si aisé de quitter sa tenure pour aller chercher sa pitance ailleurs ?

En effet, un nouveau servage est né. Le serf de l’époque postmoderne habite généralement une ville moyenne dont le tissu industriel s’est réduit à une peau de chagrin depuis une vingtaine d’années. Il travaille pour à peine 2.000 euros, voire tout juste un peu plus, dans une usine qui employait, il y a encore dix ans, 500 ouvriers et qui n’en compte plus que 200. Son épouse travaille aussi. Dans la même entreprise. Deux enfants, âgés de 14 et 16 ans : le bac n’est pas loin et la stabilité scolaire est gage d’un minimum de réussite. Il y a deux ans, profitant de la faiblesse des taux d’intérêt, le ménage s’est lancé dans l’accès à la propriété. Ils ont en pris pour trente ans. Aux assises, on n’en prend rarement pour autant, surtout avec les remises de peine… À 68 ans, ils en auront donc terminé, juste avant la retraite, enfin, ils espèrent… Le serf a un seigneur : la banque.

Aujourd’hui, son entreprise menace de fermer. Alors, c’est vrai, notre serf est en colère et a envie de foutre le bordel. D’autant qu’il a appris que son voisin vit aussi bien que lui en ne travaillant pas et que quarante migrants vivent à l’œil à l’auberge de jeunesse… … Mais le Président a trouvé la solution : à 150 kilomètres, il paraît qu’on embauche. Du boulot jusqu’en… 2022. Y a qu’à donc vendre la masure. À perte ? Le marché de l’immobilier s’effondre ici. La louer, alors ? Et entrer dans cette catégorie des salauds de propriétaires bailleurs qui, en prime, vivent la peur au ventre du loyer impayé. Et puis, il faudra retrouver du travail pour l’épouse. Ou alors y aller seul et se cogner les allers-retours – deux fois par semaine, car c’est loin et que le gasoil va encore augmenter, qu’il a dit M. Ushuaia. Il louera une piaule là-bas dans laquelle, le soir, il regardera la télé tout seul jusqu’à plus d’heure. Et la vie de famille en prendra un coup…

En 2045, il pourra s’affranchir de son servage, si le seigneur de la banque ne l’a pas saisi entre-temps. Et à la fin des fins (du « cycle de vie », comme dit le Président), il ne restera rien à transmettre, d’autant qu’il faudra payer l’EHPAD : la mainmorte des temps postmodernes, en quelque sorte.

Le royaume des Francs : le royaume des hommes libres…

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