Editoriaux - Justice - 24 septembre 2018

Réponse à Philippe Bilger : J’accompagne Jean-Claude Romand depuis des années…

Lettre d'un ancien général d'armée, visiteur de Jean-Claude Romand

Fidèle de Boulevard Voltaire et très ancien visiteur de prison, je me permets de vous exprimer très simplement mon désaccord sur votre titre (votre article du 22 septembre). Je précise que je suis un chrétien qui n’est plus un enfant de chœur. Officier de carrière, j’ai découvert le milieu carcéral en 1953. On a, en effet, affecté à mon escadron deux sortants de prison. Au lieu de les diriger sur les bat’d’Af’* comme les autres condamnés de droit commun assujettis au service militaire, le ministre de l’époque a voulu tenter une expérience en les affectant à un régiment normal, celui où je servais depuis mon retour d’Indochine.

Je les ai accueillis de mon mieux et j’ai même pris comme chauffeur de ma Jeep celui que j’ai, d’emblée, trouvé « le plus inquiétant ». Pendant six mois, il a été correct mais a été repris par son démon alors que la division manœuvrait le long du rideau de fer. Nous campions avec nos chars dans une forêt et il a déserté de nuit en volant la Jeep d’un autre capitaine, l’arme et le blouson galonné d’un troisième. Ainsi déguisé en officier français, il s’est ensuite livré à une série de crimes et de délits en milieu allemand et a fini en volant la Jeep de la redoutable Military Police US. Rattrapé, il est passé en jugement devant le tribunal militaire et, chargé participer à sa défense, j’ai découvert les horreurs qu’il avait endurées comme enfant et adolescent… Ceci expliquait cela.

Mon deuxième lascar a volé un pistolet pour l’envoyer à un ancien camarade de cellule. Il est aussi retourné en prison.

Malgré cette double expérience négative, j’ai décidé, tout en poursuivant ma carrière (qui s’est terminée comme chef d’état-major de l’armée de terre), de consacrer une partie de mon temps aux détenus car la prison m’a fait découvrir une autre face de la réalité humaine.

C’est ainsi que j’accompagne Jean-Claude Romand depuis des années.

J’ai été le voir souvent dans sa centrale et il me téléphone chaque semaine.

Je m’exprime, ici, aussi au nom de deux femmes qui le suivent, indépendamment de moi, l’une depuis le début.

Le premier visiteur de Romand, ancien déporté, lui a dit : « Quoi que tu aies fait, tu peux être pardonné si tu le demandes à Dieu. »

Nous croyons pouvoir témoigner qu’il vit de cela depuis 25 ans.

Nous n’ignorons rien de son passé (son enfance n’a, d’ailleurs, rien de commun avec celle de mon pauvre chauffeur) mais nous considérons que le Romand de 2018 est un autre homme que celui que vous appelez « l’absolu criminel » qui a été condamné à perpétuité. « Le nôtre » mérite, selon nous, qu’on lui donne une chance de finir sa vie en rendant service aux autres.

C’est sur ce thème que je suis intervenu auprès des responsables de la télévision française quand j’ai vu que France 2 consacrait de longues minutes au JT de 20 heures du 6 septembre à la description détaillée des crimes familiaux de Romand (la télé m’a accusé réception de mon envoi).

C’est pour la même raison que je suis intervenu auprès de La Croix après son article d’une page du 18 septembre (d’autant plus triste à mes yeux que j’ai abonné Romand à ce quotidien…).

C’est aussi pour cela que je m’adresse à vous.

À mes précédents interlocuteurs, j’ai fait part de mon interrogation : alors que l’actualité est déjà bien sombre, est-ce bénéfique pour la société que de revenir, vingt-cinq ans après, dans un journal télévisé ou écrit, sur une série d’affreux crimes commis par un menteur si affabulateur qu’il en est devenu tueur ?

Si j’avais à écrire un article sur ce sujet, j’aurais plutôt essayé de dire quelque chose comme :

J’ai conscience de la crise actuelle de notre société, et notamment de l’augmentation de la délinquance. Je connais les hésitations justifiées des responsables actuels concernant l’avenir de la prison, facteur trop souvent criminogène selon beaucoup… et selon moi. Je reconnais avoir été parfois trompé par des détenus et ne fais pas confiance aveuglément aux nouveaux cas qui se présentent à moi.

Dans celui de Romand, au contraire, nous sommes, séparément en face de lui depuis des années, trois visiteurs âgés et expérimentés qui croyons qu’on peut maintenant lui faire confiance.
Notre jugement paraît correspondre à celui de l’organisme judiciaire qui vient de l’examiner longuement.

Dans ces conditions, l’excessive attention des médias (y compris Boulevard Voltaire) à son égard nous paraît abusive. Nous souhaiterions qu’ils le laissent en paix et qu’ils acceptent de diffuser cette réalité que, dans certains cas, la rédemption d’un ancien criminel est possible.

Avec vous, je ne peux que prendre acte du grand écart de nos points de vue respectifs sur le fond.

Vous dites, et je vous entends : « Pourquoi refuser cette évidence qu’il y aurait une injustice à laisser un tel criminel sortir même sur un mode conditionnel quand les proches des victimes, eux, auront à endurer à perpétuité le fardeau de leur atroce disparition ? Où est l’équité si on concède du limité à l’accusé quand l’innocence dévastée devra s’accommoder d’une souffrance infinie. »

Quant à moi, vieux militaire a priori endurci m’appuyant sur ma longue expérience des hommes, y compris des bandits, je crois à la possibilité pour certains d’entre eux, s’ils sont bien disposés et accompagnés en direct dans la durée, de se transformer et de finir leur vie en faisant du bien aux autres.

Ma position rejoindrait assez la parole du pape François : « Souvenons-nous que le premier saint canonisé par Jésus lui-même du haut de sa croix, c’est un criminel condamné à mort ! »**

Je ne doute pas que nos positions se rejoindront sur d’autres sujets.

* Autrefois, les sortants de prison ayant purgé leur peine et assujettis au service militaire étaient regroupés, pour ne pas contaminer les autres conscrits, au bataillon d’Afrique à Tatahouine, à la frontière tuniso-libyenne, où ils étaient soumis à un traitement très sévère que ce ministre a trouvé injuste. Le bat’d’Af a été transféré à Tindouf en 1954 et dissous au retour d’Algérie.

** Luc 23 « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. »

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