Culture - Editoriaux - 2 octobre 2018

René Pétillon est mort : Jack Palmer, le vrai con maltais, est en deuil…

Il y a des morts qui n’ont pas de chance. Le décès d’Édith Piaf a éclipsé la disparition de Jean Cocteau, comme Johnny Hallyday avec Jean d’Ormesson. Aujourd’hui, c’est le dernier voyage de Charles Aznavour qui a manqué de nous faire oublier celui de René Pétillon. Que l’injustice soit ici réparée.

Car René Pétillon, ce n’était pas rien non plus, le cher disparu n’étant rien d’autre que l’un des meilleurs dessinateurs de presse, dessinateurs de bandes dessinées, dessinateurs tout court.

En sa prime jeunesse, et ce, dans la joyeuse ribouldingue soixante-huitarde, l’artiste débarque à Paris. Venu de sa Bretagne natale, il est prêt à bouffer tout cru cette capitale à la fois tant haïe et si enviée. Ses premières armes, il les fait à L’Enragé, brûlot d’alors, abyssalement crétin, mais aussi pépinière de talents à venir. Pourtant, René Pétillon est tout, hormis « enragé », et même pas plus « engagé » que ça, tel qu’en témoignent ces quelques mots, prononcés à l’occasion d’un entretien accordé à Télérama : « Je ne me sens pas à l’aise dans la provocation, alors que l’ironie me vient naturellement. »

En revanche, personne ne put prendre en défaut son sens inné de l’observation. Deux exemples, parmi les plus emblématiques ? L’Enquête corse, aventure où il emmène son héros, Jack Palmer, détective calamiteux un brin inspiré de Humphrey Bogart, mais en l’occurrence vrai con maltais. Là, toutes les infinies nuances insulaires, les susceptibilités locales les plus exacerbées sont passées à la moulinette de son humour ravageur. C’est bien simple : si nos amis corses avaient plébiscité l’Astérix en Corse d’Albert Uderzo et René Goscinny – l’un des modèles du défunt –, ils n’hésiteront pas à consacrer Pétillon comme citoyen d’honneur de la ville de Bastia, en 2013.

De même, l’infatigable Jack Palmer est ensuite embringué dans une enquête encore plus emberlificotée avec L’Affaire du voile. Perdu en plein Paris, dans une querelle de mosquées, l’une tenue par les Frères musulmans et l’autre par les salafistes, le crétin en trench et feutre informe y fait tourner chèvre tout ce joli petit monde. À l’époque, Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, à qui Le Point avait soumis l’ouvrage, eut ces mots : « C’est drôle, c’est même très drôle. Et le pire, c’est que tout cela est malheureusement vrai ; même si nous n’en sortons pas totalement grandis. » Tu l’as dit, Ali.

Pourtant, dans ces deux bandes à haut risque dessinées, rien de blessant. Pas plus que dans l’ultime aventure de Jack, décidément véritable cataclysme ambulant, Palmer en Bretagne. Ici encore, aucun des menus travers des peuplades concernées ne nous sont épargnés, du mareyeur n’arrêtant de boire que lorsque dormant au milliardaire local se croyant en terrain privatisé et parfaitement conquis. On précise encore : René Pétillon était breton, natif de Leseven, petit village où son père tint une boulangerie, des années durant.

Il est encore d’autres domaines dans lequel notre artiste excellait, soit l’observation attentive de la république des lettres et de la jungle du show-biz. À la première, il a consacré le génialissime Les Disparus d’Apostrophes !, dans lequel Jean-Edern Hallier se fait déjà enlever afin qu’on parle plus encore de lui, sous les yeux d’un Bernard Pivot proprement atterré. Pour le second, il y a Le Chanteur de Mexico, album dans lequel il épingle une industrie musicale encore plus vraie que nature. On dit que certaines starlettes des années 80 ne s’en sont pas encore complètement remises.

Tout cela, René Pétillon l’aura accompli avec un détachement des plus élégants. Les flèches qu’il lançait n’en étaient que plus mouillées d’acide. Hormis le René Goscinny plus haut évoqué, ne pouvait rivaliser en sa catégorie qu’un Gérard Lauzier (1), autre peintre acerbe de nos mœurs contemporaines. Dans son genre, René Pétillon n’aura donc pas démérité. Loin de là.

(1) : pour les amateurs d’humour flirtant avec les limites du politiquement incorrect – à côté, Dieudonné, c’est Michel Leeb –, que nos lecteurs se jettent sur Les Aventures d’Al Crane, BD jadis éditée chez Dargaud, BD dont les dessins sont dus à un autre défunt, Alexis, que l’on peut encore dénicher sur Internet.

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