Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu : les raisons d’un triomphe

Journaliste, écrivain
 

Chaque fois, le même refrain entonné par des journalistes qui se demandent pourquoi tel ou tel film qui, en temps normal, ferait figure de sympathique comédie familiale pour samedi soir sur France 3, fait un carton national. Ce fut le cas des Visiteurs, des Choristes, des Chtis, des Intouchables. C’est aujourd’hui le cas de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? de Philippe de Chauveron qui, naguère, signa Les vacances de Ducobu, réjouissante série B destinée aux petits comme aux grands.

Le « pitch », comme disent les cons ? Une famille bourgeoise, provinciale, gaulliste et catholique – très touchante Chantal Lauby, ancienne des Nuls, et remarquable Christian Clavier qui, pour une fois, ne fait pas du Clavier – dispose de quatre filles à marier. La première épouse un Chinois, la deuxième un musulman, la troisième un juif. Et les parents de prier pour qu’au moins le quatrième gendre soit catholique. Catholique, il l’est. Il se prénomme même Charles, comme le grand Charles. Sauf que ce Charles-là vient plus de Côte d’Ivoire que de Lorraine.

Comme il est de coutume dans ces familles issues de la « diversité », les vannes fusent à table. Le Feuj ne peut piffer le Noiche, tandis que le Rebeu peut aussi se réconcilier avec le premier contre le deuxième, ou vice versa. Quant à la future belle-famille venue d’Afrique subsaharienne, ça ne vole guère plus haut. Alors oui, tout le monde se chambre velu lors des fêtes de la Noël, devant des époux Verneuil se demandant effectivement ce qu’ils ont pu faire au bon Dieu pour mériter une telle famille Benetton ; « Trois métèques et un Noir, c’est Fukushima pour tes parents », risque même l’un des gendres à sa femme et ses trois belles-sœurs.

Pourtant, chez ce couple Lauby/Clavier qui fleure si bon la vieille France, pas de haine, encore moins de rancœur : juste le sentiment d’être dépassé par la situation. Racistes ? Ils le sont un peu, mais pas plus que leurs gendres et leurs familles respectives. Ainsi, quand tout le monde se montre raciste, personne ne l’est vraiment. Ce qui désamorce les enjeux possibles du film tout en assurant son succès. Parce que, au bout du compte, surtout en ces temps où les valeurs familiales sont bousculées de toutes parts, ce sont précisément ces mêmes valeurs familiales qui se trouvent être remises à l’honneur. Là, pas de tromperies à répétition et de familles décomposées à force d’avoir été recomposées, comme tellement vu dans les films choraux et bobos tournés dans le Luberon. Car ici, on est à Château-Chinon !

Le public ne s’y est pas trompé. Libération, par la voix de Bayon, son critique cinématographique en chef, admet qu’il s’agit là d’une excellente comédie populaire. Bien sûr, ça coince un peu du côté de la rédaction des Inrockuptibles, qui se pince le nez devant la scène durant laquelle les quatre intrus, histoire de se faire mieux voir de leurs beaux-parents, chantent une assez belle Marseillaise, la main sur le cœur. D’ailleurs, même la très sourcilleuse Najat Vallaud-Belkacem admet, dans Le Parisien de ce dimanche dernier : « Ce film montre que les préjugés, la peur de l’autre, voire une forme de racisme, ça peut aussi être le fait de la famille africaine à l’égard des Français. C’est la chose la plus partagée du monde. »

De son côté, le même Parisien note assez finement que le triomphe annoncé de ce film tient en majeure partie aux « spectateurs occasionnels ». Soit une certaine frange de la France profonde, qui ne lit pas Télérama, va assez peu au cinéma, sauf quand le bouche à oreille lui fait savoir que, pour une fois, un film est susceptible de lui parler.

Ce fut le cas des triomphes évoqués plus haut. Cela expliquant ceci : le public de la France d’en bas aime bien qu’on pense à lui, ne serait-ce qu’une petite fois, de temps à autre. Et pas seulement pour se cracher en plein dans la face. Et le fait que ces Français soient de souche ou non importe finalement assez peu…

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