Editoriaux - Société - 5 janvier 2019

Quand l’homme ne veut plus marcher…

L’année 2019 sera, plus que jamais, celle des nouveaux types de déplacement dans l’espace public. Une législation adaptée à l’invasion des trottinettes électriques au sein des grandes agglomérations urbaines françaises entrera en vigueur dans les prochaines semaines. Le ministre des Transports en avait fait l’annonce dès septembre. Il y a, en effet, urgence. Le bilan de l’année dernière est édifiant : 284 blessés et 5 morts ont été recensés en octobre. Seulement, l’ordre juridique est une chose, la réflexion philosophique en est une autre. Il convient, ainsi, de constater, non sans consternation, que l’homme prétendument « civilisé » souhaite se déplacer sans le moindre effort. Comme dans le cas de l’iPhone, dont personne n’avait franchement besoin au départ, l’offre a su savamment dicter sa loi à la demande.

Lentement mais sûrement, les modes de déplacement ont vocation à se standardiser de part et d’autre de la planète. Aristote, qui auprès de ses péripatéticiens faisait l’apologie de la marche, n’est plus écouté dans la Cité. La jeunesse de notre temps n’a pas conscience que les lycéens du maître d’Alexandre avaient l’obligation de marcher pour mieux développer leur intelligence. Aristote avait compris que réfléchir signifie avancer, et avancer réfléchir autrement. L’homme moderne, constitué par l’industrialisation qui vaut automatisation, s’est rendu dépendant à l’art d’être pressé. Par angoisse face au vide de l’immobilité, il préfère courir que marcher. Cet enfant impatient se complaît aisément dans la prise de vitesse permanente, à bicyclette comme sur une planche à roulettes. La démesure a ainsi dépassé la mesure et la moyenne n’est plus un sommet.

L’homme moderne se targue, alors, d’être un animal qui ne veut plus marcher. Défini par Aristote comme bipède vertical, l’homme devait apprendre à marcher sans se laisser entraîner par les caprices des dieux. Telle était, alors, sa grandeur d’âme. De ce point de vue précis, la marche relève du miracle : autant un réflexe animal qu’un instinct supranaturel. Dans la quotidienneté, le citadin ne réalise pas sa chance de pouvoir se déplacer à pied. Il pense certainement être d’autant plus marchand en ne marchant plus ; la vitesse déterminant le business. Seulement, ce qui est en marche automatique ne peut se prémunir d’un retour du tragique. La dérobade ne saurait être une promenade de santé. Paresse contre sagesse. En effet, le philosophe n’est philosophe qu’en marchant.

Face à la réalité glacée, le penseur ne sait se démener qu’en se promenant. Parce que marcher, c’est prendre le temps de trébucher, si ce n’est lamentablement échouer. Précisément, le meilleur disciple de Platon ne s’est pas trompé : l’homme est un animal qui s’est dressé pour redresser. Le philosophe est taillé pour l’enseignement : il interpelle et questionne. De la prairie au bitume, il chemine pour mieux observer ce qui ne marche pas. Il s’agit de s’oublier afin de se remémorer les mécanismes de l’univers. Ainsi, l’authentique marcheur gêne tout le monde, et ce, aussi bien dans les couloirs du métro que dans les allées du centre commercial. La course frénétique à la consommation interdit drastiquement la déambulation.

Assurément, le trotteur continuera à casser les pieds au marcheur. Les citadins continueront alors à se regarder en chiens de faïence : à se guetter pour mieux s’intimider. Les gens se surveillent à un point tel qu’ils finissent par s’angoisser réciproquement. L’œil est totalitaire par excellence : « Dis-moi comment tu marches et je te dirai qui tu es. »

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