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Le Procès du siècle, entre Histoire et mémoire

Critique de cinéma
 

À l’heure où il est de bon ton, pour un politique français, d’utiliser à des fins électorales, et sans le moindre scrupule, la mémoire d’Oradour ou de la Shoah, les théories négationnistes – portées par Rassinier, Garaudy, Rami ou Faurisson – continuent de prospérer, notamment sur la Toile. Ainsi sort à ce sujet, sur les écrans, Le Procès du siècle de Mick Jackson, cristallisant le vieux conflit entre Histoire et mémoire…

L’intrigue est tirée de History on Trial, récit autobiographique de Deborah Lipstadt, professeur en études juives à l’université d’Atlanta que rendit célèbre, en 1993, son ouvrage Denying the Holocaust dans lequel l’auteur condamnait ceux qui, comme David Irving, réfutaient l’existence des chambres à gaz. À celui-ci, Lipstadt refusa longtemps tout dialogue : « Certains faits sont indiscutables, dit-elle. Nous sommes élevés dans la société libérale avec l’idée que tout peut être débattu, que tout devrait être remis en question, que l’Histoire présente toujours deux versions, et qu’une vision éclairée implique de s’ouvrir à ces deux versions. Mais il n’y a pas deux versions pour chaque fait historique. L’Holocauste a eu lieu. L’esclavage a eu lieu. Elvis est mort. »

Finalement, acculée à répondre au procès en diffamation que lui intente Irving pour l’avoir accusé dans son livre d’antisémitisme, de manipulation des faits et de négationnisme, Deborah Lipstadt – conformément au droit britannique qui ne reconnaît pas la présomption d’innocence – est placée dans la position désagréable de devoir justifier ses allégations. Un malaise d’autant plus grand que cette justification devra nécessairement la conduire, avec ses avocats, à prouver l’existence des chambres à gaz, à mettre ainsi en question la Shoah et donc à rentrer dans le jeu de son adversaire…

Confrontée à un personnage vindicatif et suffisant (l’excellent Timothy Spall) dont on se demande, du début à la fin, si les convictions affichées ne seraient pas sincères, la défense optera alors pour une stratégie de l’attaque : prouver que les accusations de Deborah Lipstadt étaient fondées et que nous avons bel et bien affaire à un historien véreux qui occulte sciemment les faits qui ne vont pas dans son sens.

Cette histoire, très anecdotique – ce n’est pas le procès de Nuremberg, il n’y a donc aucun enjeu historique réel en dépit de ce qu’affirment les divers personnages, ou même le titre français du film –, vaut cependant le coup d’œil pour la dichotomie entre la stratégie des avocats de la défense, qui ont volontairement choisi d’exclure les témoignages de rescapés, et celle plus problématique du réalisateur.

La première, pour le moins risquée, aura pour vertu d’éviter l’écueil compassionnel et la possibilité, pour Irving, de déstabiliser les victimes par ses remarques désobligeantes.

La seconde consiste, au contraire, pour le réalisateur, à faire jouer la corde sensible, à déplorer lourdement l’absence de rescapés à la barre, à mettre en scène l’émotivité du personnage principal (une Rachel Weisz à fleur de peau), à signifier la complexité de David Irving et à incorporer au récit la présence d’une survivante prostrée qui, assistant silencieusement au procès, symbolise à elle seule l’ensemble des victimes de l’Holocauste. « Je compte faire entendre la souffrance des victimes », lui dit, ému, le personnage de Lipstadt pour la réconforter.

Sans doute cette dichotomie permet-elle au réalisateur de « corriger » la stratégie (pourtant gagnante !) des avocats, qu’il juge excessivement scientifique et désincarnée. Il veut croire que le cinéma ne peut se cantonner aux faits historiques, et doit utiliser l’émotion. Néanmoins, si l’on comprend que mettre en scène les humeurs de Deborah Lipstadt était inévitable, on peut juger qu’il pouvait se dispenser de l’utilisation d’une rescapée des camps, dont la présence tend à faire basculer le propos du film de la défense de l’Histoire à la défense de la mémoire…

Un film discutable mais à voir tout de même.
3 étoiles sur 5

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