Audio - Editoriaux - Histoire - Le débat - Médias - Radio - Télévision - 15 janvier 2018

Le prince et les vannes grasses de la bande à Ruquier

Le comte de Paris vient de saisir le Conseil supérieur de l’audiovisuel pour lui signaler les plaisanteries sur les handicapés mentaux échangées dans l’émission « Les Grosses Têtes » de RTL, le 2 janvier dernier, alors que l’animateur Laurent Ruquier évoquait la mort récente du prince François, fils aîné du chef de la maison d’Orléans. Frappé d’un handicap mental, le prince s’est en effet éteint dans sa 57e année, le 31 décembre 2017.

Quelles sont donc ces plaisanteries ? Alors que Ruquier explique que le prince François aurait dû, en principe, monter sur le trône 1, Michèle Bernier, un poids lourd de l’esprit français de notre temps, s’exclame : « Ah, ben, dis-donc, on l’a échappé belle ! » et éclate de son rire gras. Ruquier poursuit :« Vous croyez qu’il y aura du monde sur les Champs-Élysées ? » et Élie Semoun enchaîne, en prenant la voix d’un handicapé : « Il y a tous ses copains qui vont venir le voir. » Ruquier réagit, hilare : « Non, Monsieur Semoun, ça, vous n’avez pas le droit de le dire ! » Et Semoun d’en rajouter : « Je l’aimais bien, lui, il était sympa. J’aurais voulu qu’il soit le roi de France. » Pour couronner le tout, Michèle Bernier termine sur une blague mettant en scène un handicapé mental.

Le comte de Paris est, semble-t-il, la seule personne à avoir interpellé le CSA au sujet de cette émission. Maintenant que cette saisine est médiatisée, on est curieux de voir la réaction des bonnes âmes gouvernementales, si promptes à réagir à toute sortie de route. Rappelons-nous l’exécution en place publique de Tex, suite à sa plaisanterie sur les femmes battues. Mme Schiappa, toutes affaires cessantes, avait saisi l’autorité audiovisuelle. Mme Sophie Cluzel, secrétaire d’État chargé des personnes handicapées et elle-même mère d’un enfant handicapé, en fera-t-elle de même ? Elle qui tweetait, le 12 janvier : « Changer de regard sur le handicap, nous avons besoin des médias pour cela. Il est intolérable de voir que le handicap représente 0,6 % dans le dernier baromètre du CSA ! » Elle pourrait peut-être demander à M. Schrameck comment il envisage de comptabiliser ce passage de l’émission de Ruquier… Mais ce dernier ne manquera sans doute pas de déclarer qu’il ne voulait blesser personne et surtout pas les handicapés. Et l’affaire sera close.

Alors, on pourrait polémiquer. A-t-on le droit de rire de tout, de tout le monde, n’importe où, n’importe quand ? Qui a le droit de rire de tout, aussi ? Mais plutôt que de polémiquer, pourquoi ne pas évoquer quelques « enfants inadaptés », comme on disait jadis ? Histoire de quitter les rivages de la vulgarité pour rejoindre ceux de la beauté ?

On pense, évidemment, à la fille de Lino Ventura, Linda, née en 1958. Cette enfant trisomique bouleversa la vie du tonton flingueur. En 1965, l’ancien catcheur lança un appel émouvant à la télévision – une première à l’époque – pour demander, avec simplicité, de l’aide pour ces enfants handicapés et leurs parents. L’association Perce-Neige verra le jour l’année suivante.

On pense à la fille du général de Gaulle, Anne, trisomique aussi, morte à vingt ans en 1948. « Pour un père, croyez-moi », disait le colonel de Gaulle en 1940 à son aumônier militaire, « c’est une bien grande épreuve. Mais pour moi, cette enfant est aussi une grâce, elle est ma joie, elle m’aide à dépasser tous les échecs et tous les honneurs, et à voir toujours plus haut. » Dès 1945, de Gaulle et sa femme furent à l’initiative de la fondation Anne-de-Gaulle pour venir en aide aux jeunes femmes handicapées mentales sans ressources.

Lorsque Anne de Gaulle mourut, le général dit à son fils Philippe : « Et dans le fond, en mourant, elle est redevenue comme les autres. » Comme les autres, comme le prince François qui n’aurait jamais pu, qui ne pourra jamais répondre aux vannes grasses de la bande à Ruquier. Et c’est mieux ainsi.

Notes:

  1. Nous n’entrerons pas dans le débat dynastique entre la branche aînée des Bourbons et celle des Orléans.
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