Editoriaux - Histoire - 6 novembre 2018

Pourquoi je ne commémorerai pas le 11 Novembre 

Pendant quatre ans, on a ignoré la Grande Guerre pour mieux parler du combattant. Notre société individualiste n’avait d’yeux que pour son histoire personnelle, notre société matérialiste ne s’intéressait qu’à sa condition de vie… sinon de mort. La boue des tranchées, la promiscuité, la saleté, la gamelle et le pinard composent un tableau où toute référence militaire est absente, un chromo dégoulinant de bons sentiments. Le soldat, appelé le poilu (c’est plus familier), devenait un être caricatural, mythique, un personnage de bande dessinée. La dureté de son quotidien n’est évoquée que pour susciter cette compassion qu’on consacre aujourd’hui au vainqueur d’une transat en solitaire ou au rescapé d’une catastrophe. Il en a bavé ! C’était terrible ! Quel héros !

Où va se nicher l’héroïsme, en 2018 ? L’héroïsme n’est plus d’avoir surmonté sa peur, d’avoir accompli des gestes exceptionnels. Pour nos contemporains, l’héroïsme se réduit à vivre (pas à survivre) dans de mauvaises conditions matérielles. Des conditions auxquelles les huit millions d’hommes mobilisés en 1914 étaient pourtant préparés. Ces pères, avant d’être enrôlés, ne prenaient pas leur voiture pour conduire leurs enfants à l’école ! L’eau pour se laver, ils allaient la chercher au puits. Et avant de boire leur café, il fallait bien rallumer les fourneaux. Bref, pour la plupart des ruraux qui composaient le gros de nos régiments d’infanterie, la vie était déjà rude et compliquée. Plus d’un est parti soldat, la fleur au fusil peut-être, mais en confiant ses soucis quotidiens à l’intendance militaire qui le prenait en charge. La seule préoccupation des troupiers, leurs lettres en témoignent, c’est comment leur mère, leur épouse allaient se débrouiller.

Avoir dénié l’héroïsme du combattant est une faute, le priver de sa guerre est un crime ! Depuis quatre ans, on chercherait en vain, dans le bavardage médiatique ou les commentaires convenus, l’once d’une explication sur une guerre qui devient au fil du temps « incompréhensible ». Pour quels grands principes, pour quelles valeurs suprêmes, une génération de jeunes hommes est partie au sacrifice de leur vie. La guerre est absurde, bien sûr, mais elle devient inhumaine quand on ne se donne pas la peine de l’expliquer aux petits-enfants de ceux qui l’ont faite, et surtout de ceux qui l’ont déclarée et prolongée. On a oublié toutes les bonnes volontés qui ont essayé d’arrêter le massacre parce que seul comptait, alors, le jusqu’au-boutisme du Tigre. Les jeunes gens d’aujourd’hui passent indifférents, ignares et parfois goguenards devant les monuments aux morts. La liste des noms qui s’y trouvent, liste parfois supérieure à celle des habitants de la localité, ne les interpelle nullement. C’est comme si on égrenait les victimes d’une catastrophe humanitaire. Cela ne les concerne pas !

Cette façon de voir les choses dispense d’étudier ou de réfléchir aux causes et aux conséquences d’un événement qui a chamboulé notre civilisation et nos mentalités. Si on ne fait pas cet effort, cette guerre n’est rien d’autre qu’une gigantesque tuerie. Les programmes d’histoire de nos écoles pêchent par volonté idéologique d’occulter les responsabilités. Nos responsables politiques sont coupables de n’avoir pas su ni voulu donner du sens à cette guerre. Le dernier qui l’ait tenté, le général de Gaulle, y avait lui-même participé ; lorsqu’il voulut célébrer le cinquantième anniversaire de la victoire, c’était à l’automne de 1968. Quelques semaines plus tôt, une jeunesse gâtée et bruyante avait considéré, une fois pour toutes, que la guerre de 1914-1918 était la « guerre de papa », que la seule guerre digne d’opprobres était celle de 1939-1945, oubliant que la seconde avait largement été enfantée par la première.

Je ne célébrerai pas cette « victoire », car cette commémoration est la défaite de la pensée. Les célébrants, derrière les masques de circonstance, n’auront qu’une hâte : oublier cette guerre mondiale qui sort aujourd’hui de leur entendement. Derrière les faits, ils mettront des mots, toujours les mêmes : paix, démocratie, égalité, générosité, etc. Je ne pourrai les entendre mais, en mon for intérieur, je n’aurai, dans ma colère rentrée, qu’une envie : celle de pleurer le suicide de la civilisation européenne.

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