À SUIVRE

Politique et littérature : rendez-nous Mitterrand !

Professeur
 

Deux débats récents touchent à la langue et à la littérature : à l’Assemblée nationale, un député est mis à l’amende pour avoir refusé d’aller contre les prescriptions de l’Académie française et de dire « Madame la présidente » ; d’autre part, madame le/la ministre de la Culture se fait reprendre parce qu’elle a avoué n’avoir pas lu Patrick Modiano, nouveau lauréat du Nobel de littérature.

On peut juger d’emblée dérisoire ce genre d’affrontement dans l’état actuel de la France. Ridicule de se braquer pour une question de genre grammatical et de sanctionner financièrement quelqu’un qui respecte la langue française officielle ; ridicule de s’acharner contre un(e) ministre qui avoue honnêtement une lacune au lieu de mentir et de réciter une fiche rédigée par d’autres. Et pourtant, quelques remarques s’imposent.

Ceux qui, volant au secours du député sanctionné, incriminent les prétentions des féministes oublient des atteintes à la langue française bien plus graves. La syntaxe malmenée par l’invasion des noms au détriment des verbes, la disparition du subjonctif dans nombre de subordonnées, la construction fautive des interrogatives indirectes, et aussi – bien plus visibles – l’invasion de l’anglais et la multiplication des sigles qui se font « mots » à part entière sont des phénomènes bien plus dangereux pour la langue. Il suffit de consulter une grammaire historique pour savoir qu’au Moyen Âge non seulement les noms de métier, mais les noms de fonction se mettaient au féminin : une abbesse nommée ou élue n’est pas la femme de l’abbé, et la reine d’Angleterre n’est pas forcément l’épouse du roi ; la « trouveresse » est une femme trouvère et au XVe siècle le terme « doctoresse » désigne une femme savante sans valeur péjorative.

Alors n’érigeons pas en loi d’airain les décrets du XIXe siècle où se confortent la misogynie du puritanisme d’Église et celle du puritanisme révolutionnaire, différent mais bien réel (Code Napoléon). Quant à faire du masculin une forme de « neutre », c’est absurde : tout au plus dirons-nous que le masculin est moins déterminé que le féminin pour les êtres animés (humains et animaux), ce qui justifie qu’il l’emporte dans les accords ou serve quand il s’agit de désigner un être indéterminé, justement. Mais indignons-nous plus sérieusement en lisant ces deux phrases authentiques de responsables politiques : « Les femmes sont en perte de droits dans la francophonie »  et « Ce parti n’est plus en capacité de prendre le leadership » . Charabia qui, d’abord, laisse sans voix !

Quant à notre ministre actuel(le) de la Culture, sa franchise ne manque pas d’élégance. Mais si l’on veut bien croire qu’elle est amateur(trice) de littérature, l’argument selon lequel elle ne peut à présent lire que les textes qui touchent à ses responsabilités politiques laisse rêveur : comme si Modiano était un perdreau de l’année et n’écrivait pas depuis des lustres. Son premier roman reçut un prix en 1968, avant même la naissance de Mme Pellerin, qui aurait donc pu rencontrer au moins une de ses œuvres au cours de ses études. Or, ce qu’on lui reproche, c’est de ne pas s’être précipitée sur une fiche, une quatrième de couverture ou Wikipédia avant d’être interrogée.

C’est un travers bien français que d’exiger des hommes politiques qu’ils soient aussi des « intellectuels », des amateurs d’art et de littérature, les obligeant ainsi à se contorsionner, à choisir des « spécialités » comme Chirac, à défendre sans nuance les productions des artistes les plus improbables (affaire McCarthy), en réaction au mépris dans lequel a été tenu Van Gogh, à n’oser rien condamner de peur de paraître ringard, ni rien approuver sans un label de respectabilité : François Mitterrand avait encore en littérature le courage de ses goûts, quand Sarkozy, Hollande, Valls en sont réduits à s’extasier devant BHL.