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Plus fort que Johnny : on a tous en nous quelque chose de Monsieur Eddy

Journaliste, écrivain
 

Les temps étant ce qu’ils sont devenus, l’héritage Hallyday est devenu notre nouvelle affaire Dreyfus. Heureusement que Schmoll veille…

« Schmoll » ? Monsieur Eddy, s’il vous plaît, qui, dans Le Parisien de ce mardi, tente de remettre un brin de raison en un monde passablement déraisonnable : « Johnny était le parrain de ma fille cadette Pamela. Je suis le parrain de Laura, mais nous n’avons jamais parlé d’héritage tous les deux. Ce qui s’est passé depuis me désole aussi. C’est de la merde montée en épingle par des merdes. Foutez la paix aux gens ! »

Et quant à un possible heureux dénouement entre les divers héritiers de notre Jojo national : « Je ne pense pas que son image soit ternie. En revanche, celle de ses proches, oui. Mais je pense qu’ils s’arrangeront. Sinon, ils en ont pour dix ans… ». En effet, le retentissement médiatique de la succession « hallydesque » est tel que même Eddy Mitchell, ne peut y échapper, alors qu’il se trouve en promotion d’un coffret récapitulant une œuvre hors du commun ; ce qui nous donne précisément l’occasion d’y revenir.

Au début, tels les rois mages, ils étaient trois. Johnny Hallyday, Dick Rivers et… Eddy Mitchell. En ce début des années soixante, il s’agit alors de faire du rock à la française, exercice ô combien délicat, sachant que la langue de Molière ne saurait swinguer telle celle de Shakespeare. Si le premier se perd dans les ornières qu’on sait, Jésus-Christ devenu hippie, ange aux yeux de laser en passant par un Mad Max au costume en peau de yack aussi affriolant qu’une tourte en boîte, le deuxième se perdra tout court, devenant la caricature de sa propre caricature, mais sans jamais véritablement démériter, même si un peu momifié dans sa baie des Anges. Eddy Mitchell, en revanche, c’est une autre histoire.

Près de soixante ans de carrière en n’ayant jamais été ridicule, sans chirurgie esthétique hasardeuse ni vie privée tapageuse, ce n’est pas rien. Artiste multiforme et aux innombrables talents, Eddy Mitchell est donc :

Un pionnier du cuir noir électrifié à la Gene Vincent. Un découvreur de Beatles anglais et de country américaine. Un crooner autant qu’un rocker. Un homme au goût musical très sûr l’ayant conduit à toujours s’entourer des meilleurs musiciens ; Charlie McCoy qui souffle dans son harmonica est un spectacle à lui seul. Un parolier hors du commun, chroniqueur social à sa façon, chômage des cadres avec Il ne rentre pas ce soir, crépuscule des cinémas de quartier avec La Dernière Séance, fatuité du showbiz avec Lèche-bottes blues. Mais aussi l’homme fidèle en amitié : Pierre Papadiamandis, compositeur attitré de ses plus grands succès, était le pianiste de ses tournées de jeunesse.

Mais Eddy Mitchell, c’est aussi :

Un acteur remarquable, avec le rôle du Nono ahuri de Coup de torchon, de Bertrand Tavernier (nomination au César du meilleur acteur en 1982), mais également celui de Gérard, inénarrable garagiste hédoniste, le meilleur ami de Michel Serrault dans Le bonheur est dans le pré, d’Étienne Chatilliez (César du meilleur second rôle en 1996). En 2014, il est, cette fois, le meilleur ami de Johnny Hallyday dans Salaud, on t’aime, de Claude Lelouch. Rien que la scène dans laquelle les deux anciennes idoles des jeunes chantent à l’unisson de Ricky Nelson et Dean Martin en regardant le Rio Bravo de Howard Hawks à la télévision vaut son pesant de santiags et de Jack Daniel’s.

Pour finir, Eddy Mitchell est également un passeur :

De 1982 à 1998, il anime tous les mois « La Dernière Séance », sur France 3. À raison de deux films par soirée, il instruit la France tout entière de l’histoire du grand cinéma populaire hollywoodien, de La Créature du lac noir, de Jack Arnold (en relief et avec les lunettes vendues dans Télé 7 jours), au Corsaire rouge, de Robert Siodmak, avec Burt Lancaster, tout en n’oubliant pas nos amis anglais et leurs chefs-d’œuvre gothiques, immanquablement siglés Hammer Films et généralement mis en scène par le grand Terence Fisher (Le Cauchemar de Dracula, avec Christopher Lee, pour ne citer que l’un des plus fameux).

Au fait, on allait oublier, Eddy Mitchell est aussi un homme bien :

Alors que son compère Johnny, qui s’est trop souvent perdu, à la manière d’un Frank Sinatra, au gré de toquades amoureuses et de fréquentations douteuses, Monsieur Eddy serait plutôt du genre Dean Martin, l’homme élégant qui côtoya les voyous sans jamais embrasser la bague des parrains.
La classe.

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