Silence, de Martin Scorsese

Critique de cinéma
 

À l’image de ses idoles, les Rolling Stones, Martin Scorsese s’est boboïsé au fil des décennies, au point de se perdre en une posture de rebelle chic et choc des plus faciles et des plus convenues. En témoigne sa filmographie depuis les années 2000, alternant projets impersonnels (Les Infiltrés), peu enthousiasmants (Aviator, Hugo Cabret) ou franchement complaisants et tapageurs, à l’image de Gangs of New York et du Loup de Wall Street. Ce dernier qui, par ailleurs, entendait épingler les pratiques mafieuses des traders et dont on sait, aujourd’hui, qu’il fut financé à 90 % par de l’argent détourné en Malaisie… Autant pour la crédibilité de l’entreprise.

Deux éclaircies, cependant, dans la filmographie récente de celui dont la dernière œuvre majeure reste l’indétrônable Casino (1995) : Shutter Island, sympathique mais quelconque, et Silence, qui vient tout juste de sortir au cinéma et qui renoue avec la grande époque.

Mûri depuis une vingtaine d’années, ce projet très personnel de Scorsese est l’adaptation, sur grand écran, du roman éponyme écrit en 1966 par Shūsaku Endō, dans lequel l’écrivain catholique relatait le calvaire des populations chrétiennes et de leurs évangélistes jésuites, martyrisés au XVIIe siècle par les autorités japonaises.

Venus, au départ, pour retrouver la trace de leur professeur – le père Ferreira, dont la rumeur prétend qu’il s’est apostasié -, les pères Rodrigues et Garupe se voient très vite confrontés aux besoins spirituels des chrétiens japonais – pour lesquels ils célèbrent la messe et donnent la confession – et à leur persécution par les hommes de l’inquisiteur Inoue-sama.

Relativement magnanime, courtois et compréhensif, celui-ci ne manque pas, du reste, de rappeler à Rodrigues que le Japon n’est pas une terre à prendre et ne saurait s’embarrasser d’une culture étrangère qui méprise ses particularismes, ses us et coutumes et qui, à terme, remettrait en cause la légitimité même du pouvoir en place et l’identité japonaise. Un discours lucide qui renvoie aux limites de l’expansionnisme messianique et de l’humanisme, plus largement, dont certains, aujourd’hui encore, se font les apôtres par le biais du droit d’ingérence…

En bon moderne – qui plus est issu d’un pays majoritairement protestant –, Scorsese ne cache pas son intérêt principal pour la spiritualité individuelle et pour son sens corollaire du sacrifice, au détriment, sans doute, de l’institution catholique, de la doctrine jésuite et de la théologie pure, car il n’est pas tant question de celles-ci, dans Silence, que des principes moraux qui guident les personnages principaux.

Leur dilemme – sorte de jeu psychologique pervers orchestré par l’inquisiteur – se présente alors comme suit : abjurer leur foi ou bien laisser massacrer les populations chrétiennes retenues en otages. Hantés par le choix de leur prédécesseur, Ferreira, et par la honte que celui-ci porte sur l’Église, les deux prêtres agiront alors en conséquence. L’un refusera jusqu’au bout l’apostasie (par orgueil ?) et en paiera dignement le prix ; et l’autre fera le choix de la torture psychologique pour le restant de ses jours.

On se souvient alors, dans Le Sel de la Terre, des mots d’André Frossard à propos des jésuites : « Ils sont mieux que personne, décapités, scalpés, brûlés, crucifiés, massacrés en gros et torturés en détail. L’Ordre comparaît devant le plaisant tribunal des historiens à la tête d’une magnifique colonne de martyrs […] Et, si par hasard vous êtes Iroquois, vous pouvez les jeter au feu : vous n’obtiendrez d’eux qu’une bénédiction, parce qu’ils n’ont plus rien d’autre à donner. »

Un film pudique, riche en réflexions, mais qui souffre de longueurs.

3 étoiles sur 5

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