Douce France contre théâtre de rue

Essayiste et romancier.
 

On ne sait plus où aller pour respirer autre chose que l’air vicié de notre époque.

Je croyais avoir trouvé cet eldorado où Charles Trenet aurait chanté allègrement sa « Douce France » sans être démenti par les signes extérieurs de notre société moderne avancée, comme disait le triste et ampoulé Giscard. Là-bas, pas de monstrueuses éoliennes aux piquants acérés, pas de corps compressés et collants empilés dans des transports très en commun, pas de remugles d’échappements fleurant mauvais le pétrole et les gaz, pas de foules hagardes et téléguidées, affairées à rien, se précipitant vers nulle part, vides et envahissantes. Non, rien de tout cela, juste un pays heureusement enclavé, presque à l’abri du temps, un monde en doux sommeil.

Ce pays, c’est le Cantal, un département modelé par l’énorme volcan du même nom, en sommeil lui aussi, et si paisible que les vaches Salers, à la robe rouge-marron façon auroch, et les Aubrac, couleur sable aux yeux maquillés de noir, donnent leur lait sans compter à des petits veaux gambadant dans les vastes herbages.

C’est donc en toute confiance qu’en ce jeudi matin de la mi-août je rejoignais le marché hebdomadaire de mon village d’allure médiévale ; un marché qui prend place sur le tour de ville parsemé de terrasses de bistrots, de pâtisseries, de charcuteries et autres commerces pas encore réduits à de simples rayons normalisés dans un affligeant supermarché.

Mais voilà, c’était sans compter avec le festival du théâtre de rue d’Aurillac : sorte de sous-Avignon qui attire chaque année une faune de marginaux conformes à ce que doit être un contestataire dans le vent mauvais de Mai 68, c’est-à-dire un bipède en jean sale, tatoué et percé, le regard vague, vociférant les poncifs de la révolte tout en tétant un joint de haschich en souvenir de l’icône Guevara, ce petit-bourgeois de la révolution cubaine qui aimait assister à l’exécution de ses adversaires le cigare à la gueule.

Ce matin-là, donc, un flot de bruits appelés musique techno, une sorte d’entassement sonore de chocs de casseroles, d’emboutissage d’atelier d’usine, de frottements de machines en détresse et de chasses d’eau à l’agonie agressait à coups de décibels déchaînés une paisible population de retraités et de vacanciers. Et pour que les yeux ne soient pas en reste des oreilles, quatre silhouettes affublées de treillis noirs façon terroristes, le visage caché par une cagoule trouée aux orbites et à la bouche, pointaient d’un doigt menaçant comme une arme des badauds interdits tout en actionnant frénétiquement, au rythme de leur capharnaüm techno, une fermeture Éclair qui occultait ou libérait leur bouche aux dents jaunes effrayantes.

Seul un estivant exaspéré s’interposa entre cette bande issue de je ne sais quel enfer et des spectateurs médusés, résignés à accepter l’incompréhensible pour ne pas avoir l’air bête. Il les exhortait à ne pas tolérer cette pure agression et à sortir de leur torpeur. Et, miracle, « ça a payé », comme aurait dit le regretté auvergnat Fernand Raynaud. Cette « animation culturelle » financée par la communauté de communes a été interrompue : vox populi, vox Dei !

Ainsi le vendeur de melons et la petite dame qui propose ses goûteux légumes du jardin ont-ils enfin pu retrouver leurs clients et le sourire.

Faites découvrir cet article à vos amis...
Cliquez sur J'aime !

Recevez gratuitement nos articles !


AUJOURD'HUI SUR BOULEVARD VOLTAIRE

Les commentaires sur cette page sont fermés.