Ukraine et mer Noire : les véritables enjeux

Docteur en science politique et essayiste
 

La confrontation entre la Russie d’un côté, puissance terrestre, et l’Union européenne et les États-Unis de l’autre, puissances maritimes, dans l’affaire ukrainienne n’est pas nouvelle. Cette opposition terre/mer s’est déjà manifestée en 1853 lors de la guerre de Crimée. Le tsar Nicolas Ier voulait profiter de l’affaiblissement de l’Empire ottoman pour contrôler les détroits du Bosphore et des Dardanelles afin de pouvoir rayonner ensuite en Méditerranée. Ces ambitions ont été repoussées avec force par l’Empire britannique qui ne voulait absolument pas voir cette extension russe. En effet, cette dernière aurait menacé la route des Indes. Embarquant la France de Napoléon III dans cette affaire, Londres sut faire plier la Russie après d’âpres luttes en Crimée, entraînant la mort, côté occidental, d’environ 120.000 hommes dont presque 100.000 Français. La France avait malheureusement travaillé, non pour le roi de Prusse, mais pour les intérêts de la reine Victoria.

Le soutien apporté par l’Occident à la nouvelle direction politique à Kiev a conduit Vladimir Poutine à réagir rapidement. Profitant de la présence de populations russophones à l’est de l’Ukraine et en Crimée, il cherche à récupérer ces territoires – du moins à les contrôler – afin de les soustraire à l’influence de l’Ukraine, susceptible d’être assujettie à l’Union européenne et à l’OTAN. Dans cette affaire, l’enjeu stratégique et énergétique est de taille. En effet, si la Crimée bascule dans le camp russe suite au référendum du 16 mars, cela conduirait à un affaiblissement considérable de deux ordres pour Kiev et ses soutiens euro-américains.

Premièrement, le retour de la Crimée avec ses bases navales dans le giron russe permettrait à Moscou de disposer librement d’une force de projection en direction de la Méditerranée où se trouve un autre point d’appui : la base navale russe de Tartous en Syrie. La Crimée, largement russophone et offerte à l’Ukraine par Khrouchtchev en 1954, donne à Kiev un droit de regard sur ce territoire tout en faisant payer un bail à la Russie (théoriquement jusqu’en 2042) pour le maintien de ses bases. Un retour complet de cette péninsule à la Russie libérerait Moscou de toutes contraintes financières et politiques.

Deuxièmement, le contrôle de cette péninsule donnerait à la Russie une maîtrise complète de l’espace maritime en raison de la zone économique exclusive (ZEE) accordant à l’État des droits souverains en matière d’exploitation et d’usage des ressources sur près de 200 milles marins (environ 370 km). De nombreux oléoducs et gazoducs passent au large de la mer Noire et au niveau de la Crimée. Le retour de cette dernière sous l’autorité de Moscou permettrait à la Russie de contrôler l’acheminement du gaz et du pétrole en provenance de la Sibérie et du Turkménistan (via la mer Caspienne) jusqu’aux côtes bulgares (complexe de Varna) et roumaines (complexe de Constanța) ainsi qu’aux frontières ukrainiennes sous sa seule autorité.

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Quel merveilleux outil de pression pour Vladimir Poutine sur l’Union européenne qui, dans cette affaire ukrainienne, a le soutien de la Chine. N’oublions pas que ces pays, à eux deux, détiennent près de 25 % des bons du Trésor américain. Les mesures de rétorsion russo-chinoises pourraient faire mal à l’Occident.

Enfin, rappelons que les reproches acrimonieux de Londres, Paris et Washington accusant la Russie de violer le droit international sont d’une totale hypocrisie. L’Occident ne s’est pas privé de violer ou d’outrepasser ce droit lors de l’attaque contre la Yougoslavie de Milošević en mars 1999, contre l’Irak de Saddam Hussein en 2003 ou encore contre la Libye en 2011. L’ancien chancelier Gerhard Schröder, grand ami de Poutine et dirigeant le consortium gazier germano-russe Nord Stream, a eu au moins la franchise de reconnaître le double langage de l’Occident. Tout en reconnaissant la violation du droit international dans l’affaire de Crimée, il a su rappeler à ses interlocuteurs, lors d’un colloque à Hambourg, un exemple peu glorieux de l’action occidentale : « Nous avons envoyé nos avions en Serbie et nous avons bombardé, en liaison avec l’OTAN, un État souverain alors que le Conseil de sécurité n’avait pas donné son accord » (2).

Fort de ces propos, nous pouvons constater la mise à mort du droit international et l’instauration d’une véritable loi de la jungle dans les relations entre États où, malheureusement, selon la sentence de notre fabuliste Jean de la Fontaine, « la raison du plus fort est toujours la meilleure ».

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