Pierre-Alexandre Bouclay : Vladimir Poutine, fou de rage contre Ianoukovitch…

Journaliste

Reporter à Valeurs actuelles et au Spectacle du monde. Depuis 2004, il suit les questions relatives à l’Europe de l’Est et aux problèmes de sécurité.

 

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

Au vu des événements en Ukraine, Vladimir Poutine va-t-il lâcher Ianoukovitch pour jouer la carte Timochenko ?

Poutine est un pragmatique, qui souhaite avant tout la stabilité à ses frontières – principalement avec l’Ukraine, pièce centrale de sa géopolitique vers les mers du Sud et l’Europe, notamment pour l’acheminement des hydrocarbures.

Il est fou de rage contre Ianoukovitch, qui a saboté les Jeux olympiques auxquels il accordait la plus grande importance, en précipitant la révolution par des maladresses en cascades. En faisant tirer sur le peuple, Ianoukovitch a déclenché une crise irréversible. Poutine a refusé de lui accorder une audience la semaine dernière, se contentant de le saluer entre deux tribunes, dans un stade, alors que le président ukrainien avait fait le déplacement à Sotchi. Le Premier ministre russe Dmitri Medvedev l’aurait engueulé, le traitant d’incapable et lui demandant où étaient passés les milliards d’euros versés à l’Ukraine par la Russie. De fait, au lieu d’être employé pour prendre des mesures sociales d’urgence dans ce pays au bord de la faillite, l’argent s’est volatilisé.

Poutine et Medvedev sont évidemment mécontents car, avec Ianoukovitch, ils disposaient d’un vassal, ce qui est toujours pratique. Mais ils ont déjà travaillé en bonne entente avec Ioulia Timochenko. Poutine lui a même proposé l’asile politique quand elle était emprisonnée et avait dénoncé un « procès politique » – ce que peu de médias occidentaux ont relayé, préférant les schémas caricaturaux. Dans l’attente d’un pouvoir stable, Moscou va naturellement souffler le chaud et le froid pour défendre ses intérêts.

Quid des mouvements « d’extrême droite » en pointe des manifestations et, de fait, soutenus par Bernard-Henri Lévy ? Y aura-t-il une coalitation fascisto-démocrate ?

Les militants du Pravy Sektor (Secteur droit) étaient 500 sur environ 20.000 personnes présentes sur le terrain. Mais ils ont été triomphalement acclamés samedi soir, Timochenko et son bras droit ont chanté leurs louanges (ce que les médias français ont occulté). La foule les soutient car ils ont tenu les barricades au mépris de leur vie, mettant parfois en déroute les unités d’élite de la police. Sans eux, le Maïdan serait mort et les Ukrainiens le savent. Samedi, ils assuraient le service d’ordre pour empêcher les pillages, car ils voulaient une « révolution exemplaire ». Ils feront sans doute partie de la coalition au pouvoir, avec Svoboda (le parti identitaire), le parti populiste de Timochenko (qui défend l’identité ukrainienne, la famille, la religion et une liberté d’entreprendre mâtinée de socialisme) et Oudar, le parti de centre droit du boxeur Vitali Klitschko, qui est le seul véritablement affilié à l’Union européenne.

Qui leur fait encore face ?

Le bloc pro-Ianoukovitch a éclaté entre un Parti des régions (partisan d’une Ukraine transnationale rattachée à la Russie) en décomposition, le Parti socialiste en retrait et le Parti communiste qui a lâché l’ancien président samedi.

Peut-on parler d’une victoire de l’Union européenne ?

Non. Il y a un discours médiatique et politique récupérateur, mais l’Union européenne a manifesté son impuissance politique, y compris à ses frontières. Bruxelles a été heureusement surprise des velléités de rapprochement de Ianoukovitch, mais n’a pas su parler d’une seule voix et encore moins sortir le carnet de chèques. En face, Poutine a fait des offres claires, fermes et suivies d’effets immédiats, agrémentées de pressions d’ordre personnel.

L’Union européenne est ensuite restée spectatrice de la révolte ukrainienne, se contentant de manifester son « indignation ». Les sanctions ont été prises jeudi dernier, en urgence, parce que la Pologne pro-ukrainienne et l’Allemagne pro-russe ont fait le forcing. La France, qui s’est invitée en tant qu’« arbitre », a été particulièrement légère. Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a quitté les négociations parce qu’il avait un rendez-vous en Chine… Et le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a claironné – vendredi ! – que la France devait impérativement « se doter d’une politique à l’égard de l’Europe de l’Est »… Il était temps de s’en apercevoir.

Enfin, la médiation européenne a principalement dépendu de la résistance acharnée sur le Maïdan mais aussi… du Kremlin, qui a accentué les pressions sur Ianoukovitch, suspendant les aides et exigeant un retour à l’ordre rapide et sans excès. Les Ukrainiens, qui n’espéraient pas grand-chose de l’Union européenne, n’en attendent plus rien.

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