Pierre-Alexandre Bouclay : Ukraine : malgré BHL sur les barricades, la situation est bloquée…

Journaliste

Reporter à Valeurs actuelles et au Spectacle du monde. Depuis 2004, il suit les questions relatives à l’Europe de l’Est et aux problèmes de sécurité.

 

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier.

Après des semaines de manifestations, une sortie de crise est-elle envisageable en Ukraine ?

Pour l’instant, le statu quo règne dans l’attente d’un nouveau gouvernement ou d’élections législatives anticipées. À Kiev, 70.000 personnes battent le pavé. Le centre-ville ressemble à un camp fortifié, mais tout est paisible : on joue du piano et Bernard-Henri Lévy est même venu se faire photographier sur une barricade ! Cette mise en scène un peu indécente a choqué car, au même endroit, quatre personnes ont été tuées et 500 autres blessées, le mois dernier, quand il y avait du danger…

Il a crié « Nous sommes tous des Ukrainiens ! »

Il résume ainsi l’incompréhension ou la récupération de cette révolte. Ceux qui tiennent la rue par -26 °C, malgré les tirs à balles réelles, ne se battent pas pour l’Union européenne ou contre la Russie. Ils veulent se débarrasser d’un régime corrompu et oligarchique, comme d’ailleurs en 2004.

La Révolution orange avait été financée par l’Américain George Soros. Aujourd’hui, quelle est la part des influences étrangères ?

Il y avait aussi d’autres ONG occidentales, américaines, européennes, avec, au premier rang, l’Allemagne et la Pologne. En face, la Russie plaçait également ses pions. Aujourd’hui, les mêmes tentent de tirer profit de cette crise intérieure : c’est la loi de la politique internationale.

La différence avec 2004, c’est que les opposants ont rejeté leurs leaders, qui viennent régulièrement rendre des comptes sur le Maïdan. Viktor Ianoukovitch, lui, est lâché par son principal parrain, l’oligarque Rinat Akhmetov. Vladimir Poutine a également pris ses distances avec le président ukrainien, en déclarant à Bruxelles qu’il discuterait avec « n’importe quel pouvoir légal » à Kiev (rappelons qu’il s’entendait très bien avec Ioulia Tymochenko, à qui il a proposé l’asile politique). À Sotchi, Poutine n’a pas accordé d’entretien à Ianoukovitch, se contentant d’un échange dans les tribunes du stade…

Quelle est la part de responsabilité de Ianoukovitch ?

Il a déclenché cette crise tout seul, comme un grand. Personne ne le forçait à se rapprocher de l’Union européenne, mais il l’a fait pour obtenir de l’argent. Puis, 48 heures avant le rapprochement, il a fait volte-face sous la pression russe – qui lui offrait, en outre, quelques milliards de plus… Il a humilié son pays en ayant l’air de se vendre au plus offrant. Ajouté aux motifs intérieurs de colère (corruption de masse, privation des libertés, niveau de vie en chute libre), cela a provoqué la révolte que l’on sait.

Quel est l’intérêt stratégique de l’Ukraine ?

Pour Moscou, c’est une pièce centrale, par où transitent 65 % du gaz russe vers l’Union européenne. La Russie a une base navale à Sébastopol, vitale pour son influence en mer Noire et en Méditerranée. Une Ukraine sous contrôle permet au Kremlin de neutraliser la concurrence : Ianoukovitch est notamment contesté car il a vendu des fleurons industriels ou énergétiques aux Russes, qui les ont mis en faillite afin de préserver leurs propres activités – ainsi du chantier naval de Nikolaïev, dans le Sud.

L’Union européenne, elle, a besoin de l’Ukraine pour réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie et pour poser un jalon important vers les pays producteurs de gaz et de pétrole d’Asie centrale. L’Ukraine est aussi la quatrième réserve mondiale de gaz de schiste. Loin des grands sentiments, l’Union européenne espère sauver la face sur le plan écologique en renonçant au gaz de schiste chez nous, tout en l’exploitant en Ukraine.

Dans Valeurs actuelles, vous dressez un état des forces politiques en Russie. Vladimir Poutine, sans éradiquer les oligarques, les a mis au service de la patrie. Leurs homologues ukrainiens ne joueraient-ils pas un jeu plus personnel ?

Poutine est un homme d’État, qui a su se mettre au-dessus des clans et faire progresser son pays. Quoi qu’on pense de la Révolution orange, Tymochenko faisait avancer les choses dans ce sens : avec l’aide de Poutine et Medvedev, elle a fait tomber le mafieux Semion Mogilevich, qui sévissait dans le milieu du gaz. Ianoukovitch n’y arrive pas, car il se comporte comme un simple chef de clan. D’où, en partie, les incessantes guerres entre oligarques et l’anarchie qui règne dans le pays.

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