Editoriaux - Religion - Société - 23 août 2018

Pédophilie dans l’Église : oui, il y a de mauvaises brebis, et il faut les chasser !

Chez tous ceux pour lesquels le catholicisme est la religion, la culture ou la nostalgie, la rage domine bien plus que l’incompréhension.

Comment ont-ils osé ? Comment, dans certains pays, sur une large échelle – aux États-Unis, au Chili et en Irlande, par exemple -, la pédophilie a-t-elle prospéré là où, plus qu’ailleurs, elle aurait dû être refusée, combattue ? Comment des prêtres, des évêques et des cardinaux ont-ils eu l’impudence de profiter des rapports de confiance, des liens de dépendance pour soumettre des mineurs au pire, à la dévastation de leur intimité en les persuadant un temps que c’était pour leur bien ?

Je regrette d’avoir à le dire : le pape François a traîné pour prendre la juste mesure de ce terrifiant et scandaleux fléau. Longtemps l’urgence était ailleurs.

Globalement, la hiérarchie catholique, en France, n’a pas été brillante non plus. Cela va mieux depuis quelque temps parce qu’à force de révélations et de turpitudes, il n’était plus possible de tout étouffer sous le boisseau du silence, du secret et d’une honteuse connivence institutionnelle. Les victimes parlent et la souffrance dérange les arbitrages et les compromis douteux.

Le pape François a rendu publique une « lettre au peuple de Dieu » au sujet de la pédophilie et des blessures sexuelles. Immense progrès : il reconnaît la responsabilité de l’Église, constate que « nous avons négligé et abandonné les petits » et condamne « ceux qui commettent comme ceux qui dissimulent ces délits ».

On comprend l’impatience exaspérée des associations de victimes qui espéraient être informées de mesures et de décisions directement opératoires. Il me semble que le but de l’adresse pontificale était d’abord de balayer toute équivoque et de formuler les bases à partir desquelles le catholicisme clérical et officiel devrait dorénavant appréhender ces horreurs trop longtemps tues ou occultées. Il serait inconcevable que la suite ne soit pas toute d’action et d’effectivité.

Je n’ai pas envie de participer, au-delà de ce que ces ignominies enfin prises au tragique justifient, au massacre du catholicisme que certains verraient volontiers jeté en même temps que l’abjection d’une minorité coupable. Je devine bien avec quelle volupté perverse d’aucuns se réjouissent de cette chape de déshonneur et d’opprobre qui accable l’institution, mais il y a trop à faire et à corriger pour que des polémiques indécentes tentent les esprits de bonne foi.

On a le devoir de réfléchir sur cette intrusion en force de l’intolérable dans l’univers catholique. Je ne crois pas qu’elle résulte de l’obligation du célibat. La pédophilie sévit à partir de l’expression d’un rapport et d’une appétence totalement pervers avec l’enfant qui est perçu comme objet de désir au lieu d’être appréhendé comme un être à aimer. Sans certitude, j’oppose à la thèse de Nancy Huston, publiée dans Le Monde, que la pédophilie est un univers autonome et qu’elle ne paraît pas destinée à combler, chez ceux qui y sont tombés, les manques de la sexualité ordinaire.

L’enfant, pour ces malfaisants, est à portée de voix et de main. Innocence toute prête à être souillée et brisée. Comme si dégrader un enfant, parce qu’on pourrait en user comme on veut, ne relevait pas de la faute mais de la manifestation d’une liberté et d’un pouvoir acceptables.

Que surtout l’Église cesse de tout comprendre, de tout excuser et de tout pardonner : les crimes et les délits des autres comme les siens. Qu’elle n’imite plus les tergiversations trop scrupuleuses du cardinal Barbarin en faisant de l’abstention une règle morale alors qu’en l’occurrence, elle ne serait qu’une carence profane et une défaillance civique !

Cette habitude de la générosité et de l’empathie systématiques, quelle que soit la gravité de l’infraction, s’est révélée trop souvent dévastatrice et a donné de la religion une vision doucereuse quand il l’aurait fallu rigoureuse, voire impitoyable. La peur de chasser les mauvaises brebis, au prétexte qu’aucune brebis ne serait vraiment mauvaise, est dramatique. Avec le corporatisme catholique – on ne va pas ruiner l’institution en mettant au jour les agissements de ceux qui l’ont trahie -, cette obsession de confondre esprit religieux et pardon obsessionnel n’a sans doute pas été le moindre ressort de l’indifférence ou de la faiblesse à l’égard de ces traumatismes à profusion.

J’attends la prochaine lettre du pape qui annoncera : laissez revenir vers eux les petits enfants.

Extrait de : Justice au Singulier

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