Armées - Editoriaux - Histoire - 4 décembre 2013

Paul Aussaresses aurait pu être un héros national…

À peine plus de trois mois auront donc séparé la mort d’Hélie Denoix de Saint Marc de celle de Paul Aussaresses. Comme les faces d’une même médaille, les deux hommes avaient beaucoup en commun. Le combat contre l’occupant allemand, le parachutisme militaire, les combats d’Indochine et d’Algérie… Pourtant, le premier – qui fut emprisonné pour rébellion en 1961 – fut élevé au rang de grand-croix de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy en 2011. Le second – qui poursuivit une honorable carrière militaire puis civile après la tourmente algérienne – fut déchu de l’ordre prestigieux à la demande de Jacques Chirac en 2001. Et si le décès du commandant de Saint Marc a donné lieu à un hommage discret, celui du général Aussaresses aura massivement suscité les plus sévères épitaphes.

Le premier responsable de cette absence de clémence publique et médiatique est Paul Aussaresses lui-même. Le manque d’empathie qu’il manifestait lorsqu’il racontait, au gré des interviews et des autobiographies, son rôle actif dans la répression des émeutes de Philippeville en 1955 ou dans le démantèlement des réseaux FLN lors de la bataille d’Alger en 1957, avait quelque chose d’effectivement glacial. Sans compter, de manière plus subjective, l’étincelle d’amusement ironique qui brillait au fond de son œil unique lorsque — d’une voix douce aux intonations gasconnes — il narrait ses états de service les plus radicaux à des interlocuteurs tiraillés entre l’effroi et la fascination. Non sans une certaine complaisance, il aura ainsi beaucoup fait pour se voir accoler l’épithète infamante de tortionnaire.

L’homme n’avait pourtant rien d’un soudard. Féru de Virgile, de Racine, de Baudelaire et de Péguy – comme le rappelle Florence Baugé, du Monde, par qui l’ « affaire Aussaresses » a éclaté au grand jour en 2000 –, il fut aussi un combattant d’exception durant la Seconde Guerre mondiale. Jeune officier, il fut parachuté à deux reprises lors des combats de la Libération, une première fois en Ariège en août 1944, une seconde fois en Allemagne, sous l’uniforme de la Wehrmacht, à proximité d’un camp de prisonniers. Après la guerre, il avait créé le 11e bataillon parachutiste de choc, vivier du service Action du SDECE, avec un quatuor de « mousquetaires » célèbres chez les hommes de l’ombre : Maloubier, Chaumien, Pioche et Bichelot. Celui qui aurait pu être un héros national – avec bien d’autres, célèbres ou anonymes – est pourtant devenu le repoussoir par excellence.

Au-delà d’une réflexion sur les dispositions personnelles, mystérieuses par bien des aspects, qui l’ont conduit à mettre en œuvre les méthodes les plus brutales de la contre-insurrection, il convient de placer les opérations menées par Paul Aussaresses sous deux prismes : la cruauté des méthodes adverses (c’est le massacre d’El Halia qui déclenche la répression de Philippeville) et la démission du pouvoir républicain qui a confié à l’armée des tâches policières étrangères à sa vocation. La disparition du général Aussaresses vient donc rappeler la cruauté et la complexité de cette guerre sans nom. Le traitement rapide et poli de la disparition de Saint Marc d’une part, l’effervescence médiatique suscitée par la mort d’Aussaresses d’autre part, ne permettent sans doute pas de saisir cette complexité. Une hémiplégie dont les premières victimes sont l’histoire et la mémoire.

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