Entretien - Politique

Guillaume Bernard : « Paradoxalement, le départ de Marion permet à un espace politique d’émerger »


Politologue et maître de conférences (HDR) à l’ICES (Institut Catholique d’Etudes Supérieures).

 

Guillaume Bernard analyse les conditions et les conséquences politiques du départ de Marion Maréchal-Le Pen. Tandis que la ligne Philippot-Marine a échoué à rassembler les différents « non » du référendum de 2005 y compris de gauche, Marion souhaite le rassemblement de la droite sur ses valeurs traditionnelles. Son départ ouvre ainsi un espace pour que s’organise ce courant majoritaire au Front national, mais aussi dans la droite.

Marion Maréchal Le Pen a annoncé son départ de la vie politique. Quel regard posez-vous sur cette décision qui intervient entre les Présidentielles et les Législatives?

D’après ce qu’elle dit, et on peut parfaitement la croire, c’est une décision mûrement réfléchie. Elle ne l’a annoncé qu’après la première échéance électorale de cette année pour ne pas avoir d’effets négatifs sur les résultats du Front National.

Il y a quelques jours, le Front National a subi une défaite amère.
Est-ce que vous pensez que le départ de Marion Maréchal Le Pen qui incarnait à elle seule une ligne peut provoquer une explosion qui était déjà évoquée au moment de la défaite ?

Il y a plusieurs éléments dans votre question.
La première, c’est que le Front National a incontestablement connu une contre-performance bien qu’il s’enracine dans certains territoires et qu’il ait progressé en nombre de voix. Mais il est certain que ne dépassant pas 35%, c’est d’une certaine manière un échec. On peut raisonnablement penser que Marion Maréchal n’a pas, tout en étant parfaitement loyale vis-à-vis de sa tante, totalement approuvé la stratégie de la campagne présidentielle. Son départ s’explique sans doute par cette distorsion, cette divergence de vues quant à la stratégie et quant au discours à tenir pour ce parti politique.
Donc, oui! Il me semble incontestable que des remous en interne du Front National sont prévisibles. Sans doute pas pour les Législatives parce que là les choses sont déjà bien engagées, mais dans les mois à venir au congrès prochain. Il est vraisemblable qu’une discussion très ferme sur l’orientation que le Front National doit prendre aura alors lieu.
D’une certaine manière, le fantôme de Marion Maréchal sera toujours présent parce que c’est bien sûr l’opposition entre, ce qu’on appelle de manière symbolique et peut-être un peu simplificatrice, la ligne Marion Maréchal d’un côté et puis la ligne Marine-Philippot de l’autre.
Je crois qu’il ne s’agit pas que d’une opposition entre Marion Maréchal et Florian Philippot. C’est une opposition entre elle et sa tante. La ligne Philippot n’existe qu’à partir du moment où Marine Le Pen l’accepte, l’adoube, la reprend à son compte et la protège.
Par son départ, on peut penser que Marion Maréchal permet à un espace politique de véritablement émerger. C’est paradoxal, mais dans le fond, cela permet à cet espace politique d’être représenté par d’autres que par un représentant du Font National.

Justement, vous l’avez dit, on parle souvent de ligne de Marion Maréchal Le Pen. En quelques mots, quelle est cette ligne?
Qu’est-ce qu’elle représente?

C’est un attachement au discours traditionnel du FN qui correspond à l’émergence historique, c’est-à-dire le fait d’avoir mis en exergue les problèmes d’identité, les problèmes de cohésion du corps social et les problèmes liés d’une part à l’immigration et d’autre part à l’insécurité.
Et puis, je crois que c’est aussi la prise en considération qu’il y a des porosités électorales et doctrinales plus grandes entre le Front National et, pour simplifier, la droite modérée, plutôt qu’entre le Front National et l’extrême gauche.
La ligne Marine-Philippot, c’est l’idée de rassembler les différents non, pourtant contradictoires, qui se sont exprimés lors du référendum de 2005.

A l’inverse, la ligne Marion Maréchal, c’est d’essayer de rassembler l’opinion publique de droite, qui s’assume de droite, c’est-à-dire qui est contre un État-providence, qui est pour, d’une certaine manière, l’application d’un principe de subsidiarité en terme économique, et pour l’affirmation de l’identité nationale contre le multiculturalisme. De ce point de vue là, il a une convergence évidemment entre tous les membres du Front National. Et enfin, elle incarne la prise en considération d’un certain conservatisme sociétal qui baigne et disons-le que Marine Le Pen et Florian Philippot ont largement abandonné.
Cette ligne-là est, me semble-t-il, incontestablement majoritaire, et au Front National et, de manière plus globale, dans la droite française dont on a bien vu qu’elle était totalement écartelée entre ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron par libéralisme, et ceux qui ont refusé de le faire en se réfugiant dans l’abstention parce que Marine Le Pen ne leur convenait pas ou qui ont quand même voté Marine Le Pen malgré tout.

Politologue et maître de conférences (HDR) à l’ICES (Institut Catholique d’Etudes Supérieures).

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