Peut-on mesurer le bien-être des adolescents ?

Professeur honoraire
 

Télérama vient de publier un entretien avec Francesco Avvisati, expert de l’OCDE et coauteur du rapport PISA, qui, présentant une nouvelle enquête, souligne que « les jeunes Français sont globalement plus satisfaits de leur vie que la moyenne des adolescents des pays de l’OCDE ». Bonne surprise de se retrouver, pour une fois, en tête d’un classement !

À y regarder de plus près, on se rend compte que cette enquête ne révèle, finalement, rien d’autre que ce qu’on peut découvrir par soi-même, avec un peu de bon sens. On constate aussi qu’elle reste ambiguë sur ses conclusions. De plus, mesurer le bien-être ne suppose-t-il pas une définition préalable du bien-être, qui ne peut être la même pour tous ?

On apprend, par exemple, qu’il est important que les enfants baignent « dans un climat affectif rassurant », avec leurs professeurs comme avec leurs parents. Faudrait-il faire preuve avec eux de laxisme ou céder à tous leurs caprices ? Ne convient-il pas, au contraire, de leur fixer des règles dont on leur explique la légitimité, un cadre de principes qui les rassure, même s’il leur arrive d’y déroger ?

Autrement dit, instaurer la confiance entre les professeurs et leurs élèves, entre les parents et leurs enfants, n’exclut pas l’exigence. Comment, en effet, un jeune pourrait-il être exigeant avec lui-même quand il deviendra adulte si on ne le lui apprend pas dès son plus jeune âge ?

On apprend aussi qu’« il n’y a pas de corrélation flagrante entre les performances scolaires et le bien-être ». Ainsi, les Chinois, les Japonais, les Coréens du Sud, qui ont de bons résultats aux tests PISA, subiraient de fortes pressions et seraient anxieux.

Ah, les fameux tests PISA ! Mais il faut savoir que ces tests ne s’intéressent pas à n’importe quel type de compétences : ils visent avant tout à évaluer l’acquisition des compétences jugées utiles au citoyen, dans une société où le libéralisme économique est roi. Les qualités de création, d’expression, de sensibilité, etc., ne sont pas valorisées.

Autre constat de cette enquête : « Les jeunes qui souffrent [à l’école] éprouvent très souvent un sentiment d’injustice, la sensation que le professeur évalue la personne plutôt que le devoir. » Sans doute, mais quelle en est la cause principale ? L’évaluation par compétences, précisément, qui juge l’élève de manière quasi définitive et non ses productions, toujours perfectibles.

On a tendance, de nos jours, à condamner la note, qui classerait et stigmatiserait. Mais l’évaluation par compétences joue à plein le jeu de la sélection par la performance, elle mesure l’adaptabilité future de l’élève à une société préconçue. Elle est beaucoup plus humiliante qu’une notation chiffrée, qui évalue un devoir au moment où il est fait, et non l’individu.

À moins, bien sûr, qu’on ne réduise au minimum les exigences : comme pour le diplôme national du brevet où, en contrôle continu, l’on obtient 10 points sur 50 pour une « maîtrise insuffisante » et 25 points pour une « maîtrise fragile ». Il n’est pas certain qu’une telle indulgence rehausse, chez les élèves qui ont le plus de difficultés, l’estime de soi et le bien-être.

L’enquête montre, enfin, que les élèves dont les parents déclarent « passer du temps uniquement à parler avec leur enfant », « manger le repas principal attablés avec leur enfant » ou « discuter de l’école avec leur enfant » sont nettement plus susceptibles d’être heureux. Une évidence qui devrait inciter nos gouvernants à créer des structures adaptées pour ceux qui ne bénéficient pas d’un tel environnement.

Il faut donc regarder avec prudence les enquêtes qui prétendent mesurer le « bien-être » et, surtout, se méfier des projets qui reviendraient à normaliser les enfants selon les besoins supposés de la société.

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