On me comprendra en disant que j’en Neymar !


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

Encore heureux que « tout soit légal et transparent », comme l’a déclaré le président du PSG !

Depuis quinze jours, c’est de la folie pure, un délire qui n’a plus rien de spécifiquement sportif mais a gangrené la France en profondeur, la perversion d’une modernité qui cherche désespérément des héros à sa mesure et, donc, les a fabriqués avec tel ou tel footballeur hors du commun.

Je n’ose imaginer ce qui se serait produit si Lionel Messi était venu à Paris. On aurait encore plus vanté – comme si l’argent retombait sur le peuple – le transfert le plus cher du monde avec cette volupté étrange des admirateurs d’une société qui perd pied et tout sens des valeurs.

Neymar est un formidable footballeur et il va apporter son génie intermittent au PSG qui, grâce à lui, remportera peut-être un jour la Coupe d’Europe des clubs. Il faudra tout de même que la défense n’encaisse pas plus de buts que l’attaque n’en marquera, ce qui est rien moins que certain quand on songe au match retour contre Barcelone.

Alexis Corbière a raison : tout cela ne sent pas bon.

Une clause libératoire de 220 millions d’euros qui sera payée à la place de Neymar par le PSG. Pour celui-ci, un salaire monstrueux à force d’ampleur.

Je ne me fais pas de souci pour le Qatar qui est derrière ce succès ou cette phénoménale gabegie. Je trouve surprenantes les félicitations adressées à Nasser Al-Khelaïfi par le président de la République et outrancier l’enthousiasme qui rejaillit sur un État dont la vie nationale n’est guère exemplaire et la politique internationale guère irréprochable.

Les retombées commerciales seront considérables pour le PSG et je veux bien admettre que le championnat de France sera rehaussé sportivement par la présence de Neymar.

La France, fiscalement, y trouvera son compte.

Et alors ?

Les avantages purement quantitatifs de l’engagement de Neymar – je ne blâme pas le joueur qui, avec un appétit cynique et talentueux, a fait monter les enchères – sont-ils suffisants pour nous faire oublier dans quel état la France est tombée depuis quinze jours ? La politique passant au second plan, on aurait cru qu’une nation était obsédée exclusivement par cette ruée vers l’or et qu’avoir du génie dans ses pieds était devenu le seul critère de référence. Ce qui aurait pu susciter un mouvement de rejet, voire de dégoût.

Qu’on ne vienne pas invoquer la distinction entre argent public et fonds privés. Il me semble qu’il devrait y avoir une sorte de transcendance de la décence qui dépasse ces différences financières. Public ou privé, l’argent se mue en scandale quand il blesse et devient incompréhensible. Quand les chiffres indignent ou découragent. Lorsque l’aura sportive est évaluée au-delà de toute mesure, de toute légitimité.

Peut-être suis-je trop mesquin en pointant dans cette inexplicable surabondance un risque d’envie sociale mais, en l’occurrence, trop c’est trop.

Que L’Équipe consacre cinq pages à Neymar, pourquoi pas, mais que ce feuilleton mobilise esprits, consciences et intelligences depuis tant de jours est pathologique.

La France devrait aller mieux mais elle va mal.

On me comprendra en disant que j’en Neymar.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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