Euthanasie

Peut-on nous forcer à devenir un cadavre qui respire  ?

Écrivain et journaliste espagnol
El Manifiesto
 

Qu’est-ce la vie lorsque l’esprit s’en va ? Car l’esprit a bien quitté, il y a cinq ans, le corps du malheureux Vincent Lambert. Tel est le fond de la question qui se pose chaque fois qu’on s’acharne à maintenir le fonctionnement végétatif du corps ayant appartenu à ce qui était un être humain.

Quelqu’un chez qui, depuis des années, toute pensée, tout sentiment, toute parole a cessé de jaillir et ne jaillira plus jamais, est-il encore en vie ? Certains (contrairement à 89% des Français) le prétendent. Mais qu’est-ce donc la vie, qu’est-ce l’humain pour eux ? Si une matière corporelle réduite à sa simple matérialité c’est encore de la vie, c’est encore de l’humain, nous voici alors tombés dans le plus sombre des matérialismes.

Ce matérialisme nous conduit à un paradoxe abracadabrant. Dans le débat de société qui est engagé, un tel matérialisme est la plupart du temps défendu… au nom de la spiritualité de la religion encore dominante. En revanche, ceux qui prétendent qu’il est légitime (pourvu, bien sûr, qu’on y consente !) d’en finir avec le semblant d’une vie privée d’esprit, ceux-là sont généralement les plus grands pourfendeurs de l’esprit : ils pataugent dans l’hédonisme vulgaire d’un monde sans âme qu’ils sont les premiers à encenser ou à créer.

Les dés sont pipés et il vaut mieux revenir à la question essentielle. Seule la vision la plus platement matérialiste peut appeler « vie » l’ensemble des fonctions permettant – disons les choses crûment – que l’animal végétatif qu’est devenu le malheureux Vincent Lambert ne soit pas encore organiquement décédé.

Deux objections s’élèvent pourtant. « Mais qui vous assure, monsieur le tueur, que de tels êtres ne ressentent vraiment rien du tout ? » Faisons un effort et supposons-le. Ce serait la chose la plus abominable ! Y aurait-il un supplice plus cruel, plus raffiné que celui d’être plus ou moins « conscient » d’une telle dégradation, d’une telle impuissance, d’un tel silence ?

Deuxième objection. « Vous oubliez, monsieur l’assassin, qu’il reste toujours un espoir, si minime soit-il ! Dieu, dans sa miséricorde infinie, peut toujours faire qu’un miracle s’accomplisse ! » De tels miracles se sont en effet accomplis… un nombre infime de fois. La plupart du temps ils se bornent à ce que le malheureux parvient à esquisser un tout petit geste, ou à prononcer un mot ou deux.

Si vous tenez à vous accrocher à une telle possibilité, libre à vous de le faire. Vous avez tout le droit à demander qu’en cas de malheur vos proches (si vous ne vous apitoyez pas sur leur sort) vous sacrifient leur vie et maintiennent votre corps réduit à l’état de matière.

Personne ne veut imposer l’euthanasie ! Quand on ne craint pas la mort sans laquelle il n’y aurait pas de vie ; quand on considère que seule une vie intense, puissante, est digne d’être vécue, on prétend alors une seule chose : que personne ne nous impose le plus grand affront fait à la vie. Celui consistant à devenir, des années durant, un cadavre qui respire, pas encore décomposé.

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