Le nouveau roi d’Espagne, un peu plus ferme ou aussi mou que toujours ?

Écrivain et journaliste espagnol
El Manifiesto
 

Lorsque l’identité même d’un pays s’estompe, lorsque le sentiment d’appartenance collective s’effrite, lorsque des régions de ce même pays sont, de surcroît, sur le point de faire sécession, bref, lorsqu’un pays dépérit de la sorte, c’est alors qu’une institution comme la monarchie pourrait galvaniser sa volonté d’être, de perdurer.

En est-il ainsi, de cette Espagne dont j’étais en train de parler, même si la perte d’identité collective, d’appartenance historique est un fléau propre à la plupart de nos pays globalisés ? La monarchie, cette institution qui n’a aujourd’hui d’autre sens que symbolique, peut-elle devenir en Espagne le symbole affermissant l’identité de la patrie en péril ?

La Couronne espagnole pourrait, certes, devenir un tel symbole, mais encore faudrait-il qu’elle le voulût. Encore faudrait-il que, face à des « sujets » qui ne veulent surtout pas entendre parler de symboles, de gloire, d’enracinement dans l’histoire… Felipe VI, le nouveau roi aujourd’hui proclamé (en Espagne, curieusement, on n’a jamais sacré les rois) 1, n’adoptât pas le profil bas qui a été celui de son père… et qui semblait bien être également le sien.

Les présages étaient on ne peut plus sombres. La cérémonie de proclamation du nouveau roi allait être marquée par une austérité si mesquine, par une banalité si plate qu’elle en devenait presque vulgaire. Tout signe devait être banni, qui pût rappeler des choses aussi « politiquement incorrectes » qu’élévation, grandeur, majesté…

De tels présages se sont-ils finalement accomplis ? Oui et non à la fois. Ils se sont évidemment accomplis (comment un roi oserait-il jamais s’attaquer à la bien-pensance contemporaine ?). Mais il faut avouer aussi que l’aplatissement des rites, l’affadissement des symboles ont été finalement d’une envergure moindre que prévue. C’est ainsi que si tout signe religieux a été très soigneusement écarté, si aucun monarque étranger n’a non plus été invité, il a été quand même permis que la foule, qui remplissait très nombreuse les rues de Madrid, puisse acclamer le roi qui, contrairement aux prévisions, avançait entouré de sa garde à cheval, se tenant gaillardement debout sur une voiture découverte.

On peut tirer une impression tout aussi mitigée ou ambiguë du discours que le roi a prononcé devant le Parlement. Outre les platitudes et lieux communs propres à ce genre de discours, il s’est montré ferme – en paroles, après… – là où on l’attendait le plus : sur la question brûlante de la sécession de la Catalogne (et bientôt du Pays basque).

L’unité de la patrie ayant ainsi été clairement affirmée… L’unité… de quoi ? De la patrie ? Mais non, voyons ! Un tel mot étant absolument interdit, Felipe VI ne l’a pas prononcé une seule fois tout au long de son discours. Celui-ci, loin de finir par le vibrant « Vive l’Espagne ! » auquel on pouvait s’attendre (ne serait-ce que pour remonter le moral de la nation après la déconfiture, le soir précédent, de l’équipe espagnole de foot…), s’est en revanche terminé de la façon la plus gentillette. Un banal « Merci beaucoup », prononcé dans les quatre langues parlées en Espagne, a clos les paroles du nouveau monarque.

Notes:

  1. NDLR : Contrairement à ce qu’écrit l’auteur, hormis la France, l’Espagne est le seul autre pays au monde où le roi fut sacré et non couronné. Le sacre fut pratiqué par les souverains wisigothiques d’Espagne au VIIe siècle, le premier étant daté de 672 avec le roi Wamba à Tolède. Seul le royaume d’Aragon en conserva l’usage par la suite. Les autres royaumes préférèrent le simple couronnement, de façon à être moins soumis à l’emprise du clergé, ce qui nous amène à la situation actuelle.

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