Vènerie

Notre mère la chasse

Docteur en droit, journaliste et essayiste
 

Le journal Le Monde (7 décembre) fait état des résultats d’un sondage IFOP pour la fondation Brigitte-Bardot, aux termes duquel, selon l’intitulé accrocheur du quotidien vespéral, « de plus en plus de Français désavouent les pratiques de chasse ». Diantre, cette tradition multiséculaire européenne aurait-elle subitement pris du plomb dans l’aile ? À y lire de plus près, le journaliste se montre plus précis et relève que « de plus en plus d’entre eux sont opposés à la chasse à courre, favorables à la mise en place d’un dimanche non chassé et se sentent en insécurité en se baladant en forêt en période de chasse ».

Un héraut de cette ancestrale pratique en prendrait ombrage pour moins que ça et demanderait : « Mais qui sont-ils, ces béotiens des villes, ces moules à gaufres inaffranchis, ces néophytes à Caddie®, ces consommateurs de nourritures blettes conditionnées ? » La question serait pourtant plus précisément celle-ci : dans quelle société vivent-ils ?

Car, n’en déplaise à nos contemporains fièrement juchés sur l’escabeau de leur ignorance qu’ils prennent, satisfaits d’eux-mêmes, pour la certitude inébranlable d’un savoir factice frappé du sceau d’un non moins évident progrès, être pour ou contre la chasse revient, stupidement, à se dire pour ou contre la pluie ou le soleil. L’alternative est, tout simplement, dénuée de sens.

D’abord, elle fait fi, prosaïquement, de la chaîne alimentaire, donnée biologique fondamental, héritage de la nuit des temps, situant plus largement les hommes à l’intérieur de la grande famille animale. Ensuite, sur un plan à la fois métaphysique et historique, ce serait rapidement oublier que la chasse, loin d’être une vulgaire préoccupation matérialiste et digestive, fut très tôt, ainsi qu’en témoigne l’incomparable richesse pariétale de Chauvet ou de Lascaux, le moyen de communication par excellence de l’homme avec l’esprit de la nature. Cynégéticien hors pair, l’historien Dominique Venner notait qu’en ces temps reculés au souvenir tiré de la longue mémoire, « le chasseur ne survit qu’en imitant les bêtes. Le monde animal ne lui apporte pas seulement des protéines, des peaux et des fourrures, il est un modèle de conduite, sans rapport aucun avec le bien ou le mal. […] Une vision qui est aux antipodes de notre croyance qui fait de l’homme le centre de la création, maître et possesseur de la nature, donc de l’animalité, à travers des rapports de force et de soumission, voire d’anéantissement » (Dictionnaire amoureux de la chasse, 2000, p. 53).

En nos tristes temps technicistes, consuméristes et hédonistes, force est de déplorer cette artificielle scission de l’homme d’avec la nature introduite notamment par Descartes au XVIIe siècle et qui préparera le lit idéologique des Lumières et de leurs épigones. Certes, la chasse telle que pratiquée aujourd’hui comme un vulgaire loisir demeure, à certains égards, haïssable et peu digne d’intérêt.

Toutefois, doit-on recouvrir d’un même opprobre égalitariste tous les chasseurs et toutes les chasses ? Nenni. Ainsi de la chasse à courre qui, nonobstant les invraisemblables sottises courant à son sujet, reste « la chasse qui tue le moins d’animaux [3.000 par an] et qui est une des plus populaires : 300.000 à 400.000 non-chasseurs suivent les équipages chaque année », souligne avec force et raison Willy Schraen, le président de la Fédération nationale des chasseurs.

Seule la vénerie, autre nom plus poétique de cette antique chasse à chiens courants (elle serait attestée dès le XIIe siècle), offre ce rare et désormais – devant nos yeux postmodernes – si incompréhensible spectacle d’un combat régulier de l’homme, ce gladiateur des forêts, contre sa nature mystérieuse.

La chasse est notre mère…

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