Marianne, des barricades au fond du trou…

Journaliste, écrivain
 

La presse écrite se porte au plus mal, c’est peu de le dire ; et c’est donc aujourd’hui que le tribunal de commerce de Nanterre statuera sur le sort de notre confrère Marianne, dont les déboires sont emblématiques de cette profession en perdition.

Cet hebdomadaire, fondé par Jean-François Kahn, fut une indéniable réussite, ayant dépassé, du temps de ses grandes heures, les deux cent mille exemplaires vendus chaque semaine, sans oublier les abonnés. Un succès en grande partie dû à une indéniable liberté de ton : on pouvait y trouver les signatures de notre ami Dominique Jamet et d’Éric Zemmour. Et c’est là que l’excellente Natacha Polony fit ses premières armes. Logique : Jean-François Kahn était de l’école du Quotidien de Paris, fondé par Philippe Tesson, l’une des plus belles écoles de journalisme de Paris, dont l’ouverture d’esprit permettait d’y faire cohabiter des personnalités aussi diverses que Martin Peltier (futur directeur de National Hebdo, le défunt hebdomadaire du Front national), Éric Zemmour et Dominique Jamet (toujours eux), l’écrivain Stéphane Denis et les humoristes Georges-Marc Benamou et Bernard-Henri Lévy qu’aujourd’hui on ne présente plus.

Seulement voilà, plus le nombre des lecteurs augmentait et plus celui des pages de publicité diminuait. Marianne, comme on dit, était trop « clivant ». Entendez par là que ses sujets n’étaient pas assez consensuels, ne participaient pas toujours de la doxa dominante et qui – blasphème d’entre les blasphèmes – n’hésitait pas à critiquer le consumérisme ambiant, ce qui n’a jamais été le meilleur moyen d’allécher les annonceurs.

Marianne, donc, qui, après L’Express et Libération, entame sa chute aux enfers programmée, après la mort de France Soir et l’interminable agonie de L’Humanité. Au-delà du problème de ces annonceurs à l’instant évoqués, comptant désormais plus que les lecteurs, il y a encore une autre raison à cette hécatombe, d’ordre plus psychologique que financier ; raison autrement plus délicate à appréhender par les comptables ayant pris le contrôle de la majeure partie de la presse écrite.

En effet, en ces temps de dématérialisation intensive, on oublie trop souvent qu’un journal n’est jamais que l’incarnation de son fondateur. Libération, c’était Serge July. Le Figaro Magazine, Louis Pauwels.

Le Nouvel Observateur, Claude Perdriel. France-Soir, Pierre Lazareff. Pilote, René Goscinny. Minute, Jean-François Devay et Jean Boizeau. Comme quoi une créature de papier peut être charnelle à sa façon. La preuve par Jean-François Kahn, une fois de plus : quand il lance L’Événement du jeudi, c’est une réussite ; lorsqu’on l’en vire, son enfant n’a plus que quelques mois à vivre.

C’est d’autant plus vrai que ces personnalités étaient avant tout de fortes personnalités, capables d’imprimer leur marque, et pas que sur rotatives. Ils savaient insuffler un esprit, parfois même une sorte de grâce. Alors que ceux qui les remplacent aujourd’hui sont parfaitement interchangeables. Le Renaud Dély assurant à Marianne ses soins palliatifs de dernière chance vient de Libération tout en ayant fait escale au Nouvel Observateur, remplaçant au passage un Joseph Macé-Scaron issu du Figaro Magazine. Un peu comme dans le monde de l’industrie qui n’est plus celui des Dassault, des Peugeot ou des Michelin, tous créateurs inspirés, mais celui de présidents tout aussi incolores qu’interchangeables.

On imagine que ce sont les mêmes qui assurent que « l’homme » est au cœur de leur projet politique ; ou de l’art de théoriser un transhumanisme faisant fi de l’être humain. Triste et ironique pirouette sémantique dissimulant mal les catastrophes industrielles à venir.

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