« Journalopes » et « gauchiasses »… les petites misères du journalisme

Journaliste, écrivain
 

Il y a d’imparables manières de gâcher un repas. Si la première consiste, évidemment, à poser la question de l’avortement, de la peine de mort et de la corrida sur le tapis, il en est une autre, tout aussi efficace, consistant à répondre à la sempiternelle question « Et vous, que faites-vous dans la vie ? » par cette laconique réponse : « Ben… je suis journaliste ! »

Là, les noms d’oiseaux ne tardent pas à fuser. « Va donc, eh, journalope gauchiasse vendue aux merdias ! » Ça marche avec tous les convives, de gauche comme de droite. Remarquez que si vous prétendez gagner votre vie en tant que sondeur, c’est le goudron et les plumes direct ; voire privé de dessert.

Journalope, donc, néologisme ayant envahi les réseaux sociaux à un point tel que notre confrère Libération y consacre un papier des plus fouillés. Ce vocable viendrait donc de la « fachosphère », galaxie aux contours les plus flous. Jean-Marie Le Pen serait même détenteur de cette invention ne relevant pas du concours Lépine, avec l’évocation de « médiacrasseux », dès novembre 1997, précédant de peu un Jean-Luc Mélenchon faisant référence, lui, aux « médiacrates ».

Cette défiance vis-à-vis de ces professions de plume, de micro ou de caméra remonte, d’ailleurs, à plus loin : à ceux de l’ORTF, époque durant laquelle les « journaleux », « gratte-papier » et autres « pisse-copie » étaient déjà censés être à la botte du pouvoir dominant. Ce qu’aujourd’hui on leur reproche ? Selon Libération : « Dans le viseur, le mode de vie et l’idéologie supposés des journalistes, de gauche, parisiens et parisianistes et forcément “bien-pensants”. (…) Les journalistes formeraient une corporation structurellement de gauche, ou plus exactement de bobos. » Ce portrait en creux appelle quelques codicilles.

Selon un sondage commandé par Marianne, quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2002, 94 % des étudiants en école de journalisme votaient, effectivement, à gauche. Pour autant, tous les journalistes n’ont pas les moyens d’habiter à Paris, et s’ils se voient « bobos » – mot-valise qui, à force d’être employé à tort et à travers, ne veut finalement plus dire grand-chose –, ce n’est généralement que dans leurs rêves.

Car il faut, décidément, ne rien connaître aux affres de cette profession pour imaginer qu’elle vit avec des moyens financiers tels que cela mettrait ses affidés au-dessus de ses voisins d’en dessous.

Plus prolo qu’une journalope ? À part un VRP de pelles à neige en plein Sahel, on ne voit pas ; hormis, bien sûr, quelques exceptions de têtes de gondole télévisuelles (Patrick Cohen à gauche, Jean-Jacques Bourdin à droite) tel qu’il en va, également, dans l’univers du football, là où les smicards sont bien plus nombreux qu’on ne croit.

Plus intéressantes, en revanche, sont ces pudeurs de chaisière effarouchée, dès que le lecteur moyen s’en prend, de façon certes parfois grossière et maladroite, à la corporation en question. Comme si ces journalistes, nouveaux clercs n’en finissant plus d’assener leçons de morale et de vertu à ceux qui les font vivre, devaient être, statutairement, exempts de toute forme de critique… Logique, puisque dans leurs petites têtes, ils sont au-delà de la droite et de la gauche, du beau et du laid, persuadés d’une forme de vérité révélée. Soit la soupe tiède et fadasse que les rosières de jadis servaient à ces pauvres qu’il fallait bien éduquer – pour leur bien, il allait sans dire.

Soit l’éternel problème de ces classes sociales données pour dangereuses. Hier, l’ouvrier en grève, non sans raison. Aujourd’hui, le populiste en colère, avec plus de raisons encore que son prédécesseur, et le journaliste directeur de conscience à la place du cureton fouetteur…

Bon, après, moi, ce que j’en dis ou en écris… Je ne suis jamais qu’une « journalope » comme tant d’autres. Et certains lecteurs, sur ce site, ne manquent pas de me le faire savoir. C’est la règle du jeu. Il faut savoir l’accepter ou changer de métier.

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