Livre

Portrait de Marianne avec un poignard dans le dos

de Christian Combaz

Écrivain
 

Durant le mois d’août, Christian Combaz fait l’honneur à Boulevard Voltaire de publier des extraits de son très dérangeant « livre annulé ».

Pendant l’année 1967 ou 1968, mon père et celui de François Hollande ont eu la même idée : celle de s’installer à Paris.
Mon père, d’humble extraction, venait d’être nommé chef de service dans une compagnie pétrolière. Nous habitions un immeuble affreux au cœur d’un quartier banal. C’était la France des DS et celle du gendarme de Saint-Tropez. On s’ennuyait beaucoup parce qu’on n’avait pas les moyens. Alors on lisait, et on réfléchissait.

Le père de François Hollande, lui, était ce qu’on appelle un grand bourgeois. Médecin, propriétaire, bientôt agent immobilier, candidat député d’extrême droite et marié à une « chrétienne de gauche », laquelle a inculqué à son rejeton les préceptes républicains dont il nous rebat les oreilles depuis quarante ans. En somme, la famille était du bon côté de l’Histoire.

En 1968, les Hollande envoient leur fils dans un lycée laïque, mais huppé, de Neuilly-sur-Seine où se retrouvent des enfants dont les parents, pour diverses raisons, n’ont pas voulu d’une éducation catholique.

Mon père c’est le contraire. Fils d’un boutiquier des Alpes, ayant travaillé dur pour payer ses propres études, gaulliste, loyaliste, il consent à de grands sacrifices afin d’envoyer ses fils chez les Jésuites. L’établissement, juché sur une colline des beaux quartiers de Paris, regardait la tour Eiffel. Latin-grec, culture classique (on appelait cela les humanités, à l’époque), ce monde-là pratiquait les usages de l’avant-guerre, sinon de l’Ancien Régime.

Certes, une onde puissante de modernité, pour ne pas dire un raz-de-marée de veulerie, enflait déjà quelque part derrière nous et nous le sentions vaguement comme les animaux de la jungle flairent le tsunami quatre heures avant. Mais nous étions encore dans la France des prises d’armes aux Invalides. Celle dont le Dr Hollande, le père du futur Président, se réclamait lui-même puisqu’il aimait les profils de légionnaires et militait pour Tixier-Vignancour, (un candidat d’extrême droite à la présidentielle, grâce à qui les campagnes françaises se sont couvertes des initiales TV peintes jusqu’au moindre cabanon).

La femme du Dr Hollande, celle qu’on nous dépeint comme chrétienne de gauche, avait déjà pris le dessus, dans l’esprit de ses fils, contre la stature martiale, farouche et d’ailleurs insaisissable du père, influence que l’on retrouvera dans le traitement névrotique que le futur Président réserve à l’armée (l une de ses obsessions et, si l’on veut croire à la logique de la Providence, il n’en a pas fini avec les militaires, car son mandat, chaotique, pourrait les vouer au maintien de la paix civile avant son départ).

Au lycée Pasteur de Neuilly en 1972, on s’éloigne nettement de la cour des Invalides pour se rapprocher de celle des miracles. La bande dite du Splendid, une poignée de déconneurs de fin de banquet qui deviendront une troupe de théâtre puis un club d’investissement, côtoie, dans les couloirs, le futur Président socialiste. Autour d’eux prospère l’élite explicitement non chrétienne et souvent non métropolitaine de la France. Professeurs de médecine, avocats, rentiers, affairistes, issus pour une part du monde décrit plus tard par Patrick Modiano. Ils feront, d’ailleurs, la fortune de ce dernier comme auteur. Nombre d’agents d’opinion de la France future se seront reconnus dans ces portraits de familles éclatées qui ont toujours un oncle venu du Liban par la Suisse ou le Monténégro. C’est une humanité francophone, mais sans racines, malmenée, mal à l’aise, à cheval sur deux pays ou deux continents, des producteurs de spectacles, des parents divorcés, des destins en dents de scie, des gens qui aiment le luxe par crainte de la pauvreté, qui voyagent beaucoup (toutes choses impensables chez les parents d’élèves des collèges religieux). Du coup, leurs enfants cultivent un humour nomade un peu désespéré fait de dérision systématique envers les ploucs, les pauvres, les chasseurs, le terroir, l’aristocratie, la bourgeoisie provinciale, les curés tripoteurs, les dames d’œuvres et le catéchisme, et tous les gens qui sont nés quelque part pour y rester.

En revanche ils plébiscitent le tiers-monde, le parler africain ou créole, les plages, Saint-Tropez, Megève, la mode, la vie facile, les luttes latino-américaines – en somme l’international.

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