22 février 2018

« Il ne devrait pas y avoir de surprise, les sondages donnent Poutine largement favori. Mais il y a des candidats qu’il faut suivre »

Héléna Perroud, vous êtes franco-russe – mais aussi agrégée d’allemand ! -, vous avez été collaboratrice à l’Élysée au cabinet du Président Chirac, et vous avez dirigé l’Institut français de Saint-Pétersbourg entre 2005 et 2008. Vous venez de publier, à la veille des élections russes, un livre passionnant intitulé Un Russe nommé Poutine. Son originalité tient à votre double culture : la Française que vous êtes comprend les interrogations à l’endroit de Vladimir Poutine, et la Russe y répond, de façon très étayée, avec un éclairage différent. Votre ouvrage n’est ni une hagiographie ni un pamphlet. Poutine ne serait donc ni un ange ni un démon. Alors, qui est-il ?

Connaissant les réalités russes et ce qu’on pourrait appeler « les angles morts » d’un regard occidental sur ces réalités, j’ai voulu en effet essayer de mieux faire comprendre pourquoi un homme comme Poutine rencontre, depuis dix-huit ans maintenant, un réel soutien parmi la population russe, malgré les critiques – justifiées pour certaines – qui lui sont faites.

Poutine est d’abord un patriote, comme le sont tous les Russes et comme le sont, particulièrement, les hommes des « services » auxquels il appartient. Il dit, d’ailleurs, que la chose la plus importante qu’il ait apprise au KGB, c’est l’amour et le service de la patrie. En russe, le mot « patrie » s’écrit avec une majuscule alors que le mot « État » s’écrit avec une minuscule. Il n’est pas indifférent de le savoir pour comprendre que la défense de son pays est sa toute première priorité.

Ensuite, c’est le fils de l’histoire mouvementée de son pays. Né en 1952, il n’a pas connu la « Grande Guerre patriotique » (nom donné, en Russie, à la Deuxième Guerre mondiale), mais ses deux parents ont traversé cette guerre avec un courage inouï et l’épisode particulièrement dramatique du blocus de Leningrad : 900 jours de froid et de famine entre 1941 et 1944 pendant lesquels la ville s’est trouvée isolée du monde extérieur et sa population divisée par quatre. Cet épisode est très peu connu en France, je le connaissais abstraitement mais j’ai vraiment mesuré ce qu’il a signifié en vivant quelques années à Saint-Pétersbourg. Le premier hiver, le blocus a fait autant de victimes dans la ville que de victimes britanniques pendant toute la durée du conflit. La vie de ses parents a tenu à un fil très mince, ils ont perdu un fils de 3 ans pendant le blocus, et Poutine est en quelque sorte un survivant. Il ne faut pas oublier le prix payé par l’URSS à la victoire contre les nazis : plus de 27 millions de morts. La référence à ce sacrifice est constante chez les Russes et chez Poutine.

Enfin, c’est un homme qui, comme beaucoup d’autres, n’a pas apprécié le cours pris par son pays dans les années 1990, ressenti comme une terrible humiliation. Là encore, nous n’avons pas la même vision en Occident de cette décennie : chemin triomphal de la Russie vers la liberté, les droits de l’homme et l’économie de marché pour nous, chemin de croix pour les Russes, avec l’effondrement d’un monde, l’instauration de tickets de rationnement, une inflation à trois, voire à quatre chiffres en 1992, et une population qui sombre dans le désespoir – l’espérance de vie des hommes est tombée à 58 ans au milieu des années 1990 !

Comme le dit Soljenitsyne en 2007, Poutine a hérité d’un pays à genoux et il a essayé petit à petit de le relever, mais son action n’a pas été comprise tout de suite.

Les élections qui approchent pourraient-elle offrir quelques surprises ou tout est-il déjà écrit, comme la presse l’affirme ?

Au moment de l’élection américaine, une blague courait en Russie : « Ah, ces Américains, jusqu’à la veille de l’élection, ils ne savent pas qui va être élu ! » Le maître mot de la politique russe, c’est la stabilité. Les Russes veulent cette stabilité et le pouvoir la leur promet. En principe, il ne devrait donc pas y avoir de surprise, les sondages donnent Poutine largement favori, son slogan de campagne est « Un président fort, une Russie forte » et personne, parmi les candidats, n’a son expérience du pouvoir. Il se présente d’ailleurs à cette élection sans parti, ambitionnant d’être le candidat de tous.

Sa popularité a fait un bond après l’annexion de la Crimée le 18 mars 2014. Elle a gagné 20 points en quelques jours et se maintient, depuis, au-dessus de 80 %. Les élections ayant lieu le 18 mars, cette date est une sorte d’« hommage » à cette action précise de Poutine qui résume à elle seule sa politique de défense des intérêts de la Russie, telle que la voient la majorité des Russes. Son discours du 18 mars 2014 est, d’ailleurs, très intéressant. Il revient sur un quart de siècle de l’histoire récente, depuis la chute du mur de Berlin. Et les événements de Crimée sont présentés comme la réunification de l’Allemagne. Poutine est devenu, en quelque sorte, l’homme d’une date, du 18 mars, comme nous avons en France « l’homme du 18 juin ». De Gaulle avait dit non à la défaite de la France. Poutine a dit non à la guerre non déclarée menée par l’OTAN à la Russie. Il ne pouvait concevoir que des Marines stationnent dans le port de Sébastopol, un port symbolique et stratégique : il est, pour les Russes, l’incarnation de l’histoire glorieuse de leur marineet il est le seul port russe sur la mer Noire.

Cela dit, il y a des candidats qu’il faut suivre, qui se présentent à cette élection pour la première fois, qui sont plus jeunes que Poutine et qui s’imposeront sans doute dans le paysage politique russe des années qui viennent. Je pense à Ksenia Sobtchak (Ксения Собчак), à Pavel Groudinine (Павел Грудинин) et à deux absents dont l’ombre planera sur l’élection : Alexeï Navalny (Алексей Навальный) et Mikhaïl Khodorkovski (Михаил Ходорковский), l’ancien président de Ioukos (ЮКОС), ce dernier étant selon moi à suivre particulièrement.

On vient d’apprendre qu’un attentat terroriste, revendiqué par Daech, a eu lieu dans une église du Daghestan, faisant cinq victimes. Poutine lui-même a-t-il du mal à traquer les terroristes « jusque dans les chiottes », selon son expression, et l’islam est-il, finalement, si culturellement et pacifiquement intégré en Russie qu’on le dit ?

La question de l’islam en Russie ne se pose pas dans les mêmes termes qu’en France. J’ai eu l’occasion d’en parler directement avec des membres de l’équipe très rapprochée de Poutine. Il y a une hiérarchie très claire des identités en Russie : l’appartenance à la Fédération de Russie, dans un État multiethnique et multiconfessionnel qui compte quelque 170 ethnies, prime sur tout le reste.

Si, aujourd’hui, le pays compte autour de 15 % de musulmans, avec des territoires qui sont pour certains musulmans depuis pratiquement les débuts de l’islam, cette confession se mêle à des cultures traditionnelles qui sont différentes d’une région à l’autre : entre le Tatarstan, la Bachkirie ou la Tchétchénie, ce n’est pas la même forme d’islam. Et comme le disent très clairement les responsables religieux – y compris musulmans -, peu importe la foi que nous professons, peu importent nos convictions politiques, nous œuvrons tous au bien de notre pays, la Russie. Le patriotisme est un ciment puissant qui unit toutes ces populations, si différentes les unes des autres. Il y a, d’ailleurs, deux mots en russe pour dire « russe », une nuance intraduisible en français : « russkii », au sens ethnique du terme, et qui forme le socle de la Fédération de Russe ; et « rossiskii », au sens politique du terme, qui se rapporte à l’ensemble de la Fédération de Russie. Poutine est très attentif à ce qu’il n’y ait pas des Russes de première classe et des Russes de deuxième classe, il le dit ouvertement dans ses discours, alors que d’autres responsables politiques souhaiteraient une primauté du peuple russe sur les autres.

Les organisations perçues comme dangereuses sont interdites en Russie ; les Frères musulmans, par exemple. Et la lutte contre le terrorisme islamiste est permanente. Des attentats de grande ampleur ont endeuillé le pays ces dernières décennies, depuis l’été 1999 à Moscou, faisant plus d’un millier de morts, et ont créé des traumatismes dans la population. Les déclarations de Poutine, depuis son arrivée au pouvoir, sur la lutte contre le terrorisme et ses prises de position contre le séparatisme du Caucase du Nord se relisent avec un éclairage différent depuis les événements des printemps arabes et l’apparition de Daech. Parmi ses opposants, Khodorkovski a d’ailleurs exactement la même grille de lecture que lui, tandis que Navalny est partisan d’un Caucase du Nord séparé de la Fédération de Russie. Pour Poutine, c’est la garantie d’un embrasement de la région à moyen terme.

Pour Poutine, le respect des sentiments religieux, qu’ils soient orthodoxes, musulmans ou autres, n’est pas un vain mot, et il l’a prouvé par des gestes précis, comme sa présence fréquente dans les églises orthodoxes ou l’inauguration de la grande mosquée de Moscou en septembre 2015. Il le répète inlassablement : il faut protéger les musulmans de l’islamisme, qui n’a rien à voir, selon lui, avec la religion musulmane.

Propos recueillis par Gabrielle Cluzel

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