Editoriaux - Santé - 11 mai 2018

Mort de Naomi Musenga : s’indigner, oui, mais…

Naomi Musenga ne parvient pas, avec une voix très faible, à expliquer ce dont elle souffre. La régulatrice s’énerve : « Si vous ne me dites pas ce qu’il se passe, je raccroche… » Et comme elle entend « J’ai très mal, je vais mourir », elle lui réplique brutalement : « Oui, vous allez mourir un jour comme tout le monde, OK ? Vous appelez SOS Médecins, je ne peux pas le faire à votre place. »

Selon les Dernières Nouvelles d’Alsace, Naomi Musenga a tenté à trois reprises d’appeler SOS Médecins mais se trompe en tapant le numéro. Elle parvient, cependant, à alerter un proche qui se rend chez elle. Appel infructueux au SAMU. Puis SOS Médecins enfin. Le médecin arrive entre 14 et 15 heures et alerte immédiatement le SAMU qui envoie une ambulance. Naomi Musenga est conduite aux urgences adultes où elle meurt peu après.

Ce terrible enchaînement de circonstances, d’abstentions, de dérision, de mépris et d’actions tardives a abouti à une catastrophe qui, légitimement, a suscité compassion collective et indignation totale. Haro sur cette unique coupable, cette régulatrice du SAMU, « effondrée » et « qui a pris conscience de la gravité de ce qu’elle a fait », selon une source syndicale du CHU de Strasbourg qui s’est entretenue avec cette salariée présentée comme « expérimentée ».

L’intolérable a été le ton méprisant et moqueur avec lequel elle a traité cet appel au secours sans percevoir une seconde son extrême urgence. Cette attitude a été, en effet, gravissime puisqu’elle a sans aucun doute différé un processus dont on n’est même pas sûr qu’il aurait été salvateur.

La régulatrice concernée a été suspendue à titre provisoire par la direction des Hôpitaux civils qui a mis en branle une enquête administrative.

Une enquête judiciaire a été ordonnée pour non-assistance à personne en danger dont une stricte application du texte n’induira pas forcément la validité de cette qualification pénale.

Le ministre de la Santé a dénoncé immédiatement de « graves dysfonctionnements » et a demandé à l’IGAS de faire la lumière sur les péripéties à l’issue desquelles Naomi Musenga est morte.

La famille de Naomi Musenga va également porter plainte pour mise en danger de la vie d’autrui.

Il ne s’agit en aucun cas de noyer ce mauvais comportement professionnel dans une responsabilité générale qui mettrait chacun de nous au banc des accusés.

Mais je ne peux pas m’empêcher de retenir que, selon différentes sources syndicales, à cette période des fêtes de fin d’année, les opérateurs traitaient entre 2.000 et 3.000 appels par jour, que certains étaient des canulars et que la tension nerveuse qui sert souvent à exonérer les privilégiés et les hauts responsables de débordements répréhensibles pesait donc également sur cette régulatrice.

Difficile, aussi, de reléguer les contraintes et parfois les insuffisances structurelles d’un système. On n’est jamais coupable totalement toute seule.

Je ne suis pas persuadé que, face à un drame de même nature mais dans lequel aurait été impliqué tel ou tel membre de la France d’en haut, il y aurait eu cet opprobre, cette conscience et dénonciation unanimes, cette volonté précipitée de sanction et un peu ce mépris à rebours.

Ce n’est pas de la démagogie de ma part. Non pas tous responsables tous coupables. Mais je n’apprécie pas quand la légitime mise en cause individuelle tourne trop aisément en un lynchage qui ne vise qu’à faire croire à l’existence, ailleurs, de comportements professionnels irréprochables. Alors que l’imperfection, l’usure, l’approximation, les défaillances et le manque d’urbanité sont loin d’être rares mais qu’heureusement, à tout coup, la mort ne les assombrit pas.

Il ne faudrait pas que mourir à Strasbourg et s’indigner en France nous arrête à notre seule émotion vindicative.

Extrait de : Justice au Singulier