Document - Editoriaux - Histoire - Livres - Religion - 6 avril 2018

Comment notre monde a cessé d’être chrétien

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Il faut lire Guillaume Cuchet d’urgence. Il fait partie de ces grands professeurs, dont la recherche rigoureuse, apparemment inactuelle, éclaire de façon stupéfiante le présent. À l’heure où le nom d’Ozanam est dans toutes les têtes, il faut lire les textes de ce grand écrivain catholique du XIXe siècle qu’il a édités. Guillaume Cuchet est, en effet, un de nos meilleurs spécialistes de l’histoire des religions, et particulièrement du catholicisme aux XIXe et XXe siècles, de ses évolutions, ses crises, et aujourd’hui de son « effondrement ».

Outre une érudition et une méthode sûres, il a le mérite d’écrire clairement et de laisser parler une sensibilité que, trop souvent, la rigueur scientifique étouffe chez ses collègues. Tout cela lui permet d’être un observateur pénétrant des mutations sociologiques et anthropologiques en cours qu’il décèle dans des phénomènes aussi variés que la mode du « running » ou dans l’évolution des pratiques funéraires.

Son dernier livre s’intéresse de près à la déchristianisation en France dans les années 60 et s’efforce de poser le problème dans toute son ampleur en montrant qu’aucune analyse sérieuse du phénomène et de ses causes n’a encore été proposée, plus de cinquante après. Et encore ce mot de « déchristianisation » (concept que l’auteur discute et revendique dans son introduction) est-il inapproprié puisqu’aussi bien son titre que son sous-titre veulent insister sur le brutal « décrochage » qui a fait qu’en quelques années, précisément repérables, le christianisme a cessé d’être un marqueur majeur et massif des grandes étapes de la vie des Français. Guillaume Cuchet cite ces chiffres :

Au milieu des années 1960, 94 % de la génération en France étaient baptisés et 25 % allaient à la messe tous les dimanches ; de nos jours la pratique dominicale tourne autour de 2 % et les baptisés avant l’âge de 7 ans ne sont plus que 30 %. Comment en est-on arrivé là ?

Ce livre stimulant s’appuie sur un document historique fascinant que l’historien situe dans sa longue genèse : la « carte Boulard », « carte religieuse de la France rurale », publiée par le chanoine du même nom en 1947, longuement analysée dans le premier chapitre. Le deuxième chapitre, tout aussi passionnant, appuyé sur des études de cas précises (Vendée, Paris, Lille), aboutit à une conclusion à la précision chronologique détonante sur l’année du décrochage » de la pratique religieuse :

Le fait que cette rupture ait eu lieu au milieu des années 1960, en 1965 même, plutôt qu’en 1966, est fondamental. Il signifiait que la rupture avait eu lieu avant Mai 68 […] Avant Humanae vitae aussi puisque la fameuse encyclique de Paul VI […] date de juillet 1968. Elle coïncidait en revanche avec le concile Vatican II et les débuts de l’application de la réforme liturgique. […] Les deux explications favorites de la rupture mises en avant par le catholicisme de droite (« la faute à Mai 68 ») et de gauche (« la faute à Humanae vitae ») s’en trouvaient sérieusement relativisées.

Guillaume Cuchet parvient aussi à des conclusions tout aussi précises sur les causes de ce décrochage : l’abandon de l’obligation dominicale en particulier.

Avec une grande subtilité mais aussi beaucoup de nuances, Guillaume Cuchet offre une vision vraiment nouvelle de la crise de l’Église en France. Son livre devrait interpeller à la fois les historiens et les responsables actuels de l’Église, mais aussi tous les catholiques et tout honnête homme soucieux de la question religieuse en France, rendue brûlante avec l’implantation de l’islam.

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