Décès

Mireille Darc vient de nous tourner le dos

Colonel à la retraite
 

Mireille Darc vient de nous tourner le dos. Discrètement, définitivement. « J’ai eu une journée crevante. Je voudrais me mettre à mon aise », dit-elle au grand blond, tout balbutiant d’une émotion adolescente, lui qui frise pourtant la quarantaine lorsqu’elle met le feu au bûcher du cinéma populaire des années Pompidou en revêtant cette robe qui fera tant jaser, tant baver. Alors, elle se retire dans sa chambre pour enlever ses bijoux…

Faire de cette scène le sommet de la carrière cinématographique de l’actrice, morte lundi matin, est sans doute réducteur, totalement subjectif, injuste peut-être, pour une comédienne qui tourna dans une soixantaine de films (beaucoup de comédies, mais aussi des policiers comme on savait les mijoter à l’époque où les réalisateurs s’appelaient Lautner et les dialoguistes Audiard), une petite vingtaine de téléfilms et qui fut aussi une réalisatrice de talent. Et puis, après tout, le cinéma français en avait connu d’autres, des descentes de dos, et des moins habillées. Bardot n’avait-elle pas enflammé la toile une quinzaine d’années auparavant dans Et Dieu… créa la femme ? Et c’était sous René Coty ! Mais Bardot est un mythe : lointain, inaccessible pour le commun des mortels, le Français moyen.

Avec Mireille Darc, le dadet boutonneux peut s’imaginer un instant qu’il pourrait devenir, comme qui dirait, le séducteur du XXe siècle ! Elle est la bonne copine qui n’a pas froid aux yeux et qui réussit à amadouer de son regard de biche, faussement ingénu, tout un troupeau de machos. Parce que s’imposer à une bande entière de Barbouzes en ce début des années soixante, il fallait le faire ! Donner la réplique concoctée par Audiard à Francis Blanche, Russe exubérant et volubile, Bernard Blier, faux abbé de cour et Lino Ventura, agent secret français, n’était pas donné à n’importe quelle starlette. « Pour ainsi dire, oui. Je bondis, j’accours. Pour vous soutenir dans cette douloureuse épreuve », clame, comme inspiré par Bossuet, l’abbé Eusebio Cafarelli. Et comment ne pas accourir aux pieds de cette jeune veuve frappée par tant d’épreuves : « Vous savez, quand un monsieur inconnu ramène chez vous votre mari mort, dynamite la salle de bains et jette les visiteurs par la fenêtre, on prend l’habitude de ne plus s’étonner de grand-chose ! » confie la délicieuse et faussement attristée Amaranthe Benard Shah, née Antoinette Dubois, à un Lino Ventura, la gentillesse à l’état brut.

Mireille Darc était sans doute à la ville tout le contraire d’une grande sauterelle, un surnom qui lui collait aux ailes depuis un demi-siècle. Les sauterelles ne partagent pas leur vie avec les fauves. Et c’est bien ce qu’elle fit pourtant, durant quinze années, de 1968 à 1983, avec Alain Delon…

Une dernière fois, donc, Mireille Darc se retourne. Elle est de profil dans sa longue robe noire, laissant deviner son dos qui n’en finit pas, qui n’en finit pas de troubler des adolescents en âge désormais d’être à la retraite. Elle tourne légèrement la tête et sourit. « À tout de suite ! »

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