Musique

Une messe pour Pierre Henry ?

Journaliste, écrivain
 

Il doit véritablement s’agir d’une autre forme d’exception française, soit cette faculté que nous avons à inventer et innover, lancer des pistes inédites, sans jamais véritablement en récolter les fruits.

Le Français Nicolas Joseph Cugnot fabrique la première automobile en 1769, mais qui s’en souvient encore ? Les Lyonnais Auguste et Louis Lumière inventent le cinéma en 1895, mais ce sont les Américains qui créent Hollywood… La liste est longue, de la carte à puce (Roland Moreno qui, par ailleurs, dessina le logo d’une des revues du GRECE, Nouvelle École) à François Gernelle, créateur du premier micro-ordinateur, ancêtre de nos actuels PC et Mac.

Toujours dans la série, Pierre Henry vient de nous quitter ce mercredi 5 juillet, alors qu’il s’apprêtait à fêter ses quatre-vingt-dix printemps. Sans lui, pas de Jean-Michel Jarre, de Pink Floyd, de Kraftwerk ni même de David Guetta. Car le pionnier de la musique électronique, le père de tous les DJ n’était autre que lui.

Bien sûr, et ce, dès l’annonce de son décès, son œuvre la plus abondamment citée demeure Messe pour le temps présent, coécrite avec l’immense Michel Colombier et ayant servi d’illustration musicale à un ballet éponyme de Maurice Béjart. Il n’empêche que cette pièce, l’une des plus accessibles – ses Fragments pour Artaud n’étant pas tout à fait audibles, sauf à avoir l’oreille sévèrement alcoolisée -, demeure aujourd’hui encore celle que le public – enfin, pas tout à fait le grand public, avouons-le – aura non sans raison plébiscitée.

Élève de Nadia Boulanger, Pierre Henry devient, en 1946, l’un des proches de Pierre Schaeffer, autre pionnier de cette musique alors qualifiée de « concrète ». Quatre ans plus tard et à quatre mains, ils écrivent Symphonie pour un homme seul, œuvre fondatrice de ce nouveau courant musical ; ce, grâce à la RTF, l’ancêtre de l’ORTF ; comme quoi à l’époque de la télévision en noir et blanc et de la radio en ondes courtes, on savait être autrement plus novateur qu’aujourd’hui.

Homme insaisissable, donc, qui, fort d’une relecture bruitiste de L’Apocalypse de Jean, qui demeure un sommet d’art conceptuel, affirme au passage : « Il faut prendre immédiatement une direction qui mène à l’organique pur. À ce point de vue, la musique a été beaucoup moins loin que la poésie ou la peinture. Elle n’a pas encore osé se détruire elle-même pour vivre. Pour vivre plus fort comme le fait tout phénomène vraiment vivant. » C’est un peu nébuleux, mais le résultat demeure probant, car sans Pierre Henry, la musique de film, pour ne citer que ce seul exemple, en serait encore au piano bastringue qui accompagnait les courts-métrages muets de jadis… 

Et le même qui prétendait n’avoir pas besoin de « notes » – « Les notes, c’est bon pour les compositeurs ! » – de railler les actuels acteurs de la scène électro, qui « composent de la main gauche »… Car Pierre Henry, même s’il n’aimait guère que cela se sache, était également un excellent pianiste – « classique », il va de soi.

Dire qu’il aura fallu que Pierre Henry rende l’âme pour qu’enfin on se rende compte qu’il était l’un des artistes les plus novateurs du siècle dernier, reconnu unanimement à l’étranger, mais désespérément ignoré en nos contrées. Toujours la même vieille histoire…

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