Quand Marine Le Pen veut exporter son laïcisme au Liban

Journaliste et essayiste
 

Le Liban est un pays multiconfessionnel depuis les origines. « […] La culture libanaise est née en même temps des chrétiens et des musulmans » » a reconnu Marine Le Pen lors de son voyage à Beyrouth. La présidente du Front national, candidate à l’élection présidentielle, a tenu ces propos après son refus de se voiler devant le grand mufti de la République libanaise Abdellatif Deriane, le mardi 21 février. N’y a-t-il pas là une contradiction ? Marine Le Pen n’élargit-elle pas son laïcisme hexagonal aux dimensions d’un Liban pluriel ? « À Rome, fais comme les Romains », affirmait justement Ambroise de Milan en son temps. C’est là une conception chrétienne de la laïcité qui est le contraire du laïcisme univoque.

Ce voyage commença sous les meilleurs auspices dans le sens du dialogue constructif, des bonnes relations internationales et de la diplomatie intégrée. À cet égard, la présidentiable Marine Le Pen a rencontré les représentants chrétiens et musulmans libanais importants : le président Michel Aoun, le Premier ministre Saad Hariri et le ministre des Affaires étrangères Gebrane Bassil, le douteux patron des Forces libanaises Samir Geagea (emprisonné depuis onze ans après la guerre civile pour un attentat à l’explosif dans une église qui a fait onze morts), le chef du parti Kataëb Samy Gemayel et le patriarche maronite Mgr Bechara Raï. En revanche, elle n’a pas voulu rencontrer un représentant chiite du Hezbollah, mouvement politico-religieux musulman non négligeable qui soutient – comme elle – la Syrie de Bachard el-Assad contre l’État islamique. Pas plus, donc, que le grand mufti Abdellatif Deriane !

Marine Le Pen s’en est expliquée devant les journalistes : « J’ai indiqué, hier, que je ne me voilerais pas. Ils n’ont pas annulé le rendez-vous.

J’ai donc cru qu’ils accepteraient que je ne porte pas le voile […] Je ne me voilerais pas. Ils ont cherché à m’imposer cela, à me mettre devant le fait accompli. Eh bien, on ne me met pas devant le fait accompli. » L’institution sunnite Dar al-Fatwa, dirigée par le grand mufti, a répliqué dans un communiqué de presse en jugeant l’attitude « inconvenante » de la députée européenne face à « une règle bien connue ». En effet, Marine Le Pen inverse les rôles. N’est-elle pas présomptueuse et peu respectueuse des coutumes d’un pays qui l’accueille ? À défaut du voile qu’on lui proposait, ne pouvait-elle pas se couvrir la tête d’un foulard à la façon des femmes qui rencontrent le pape ? N’a-t-elle pas tenté un passage en force amateur qui, en réalité, n’avait aucune chance d’aboutir ? Alors, n’est-ce pas un coup médiatique de la candidate à l’élection présidentielle ? Des questions qui resteront probablement sans réponse de sa part.

En réagissant de la sorte, Marine le Pen fait preuve de démagogie électoraliste et de court-termisme balbutiant. Elle a peur d’une photo qui pourrait déplaire à ses électeurs en France. Pourtant, la France n’est pas le Liban. On peut imaginer, également, qu’elle refuserait d’entrer dans une mosquée en se déchaussant. Elle ne respecte pas la religion et l’identité/altérité d’un pays. Elle revendique la singularité nationale en France, mais la rejette lorsqu’elle se trouve au Liban. Le vice-président du FN, Florian Philippot, peut commenter aussitôt dans un élan solennellement décalé : « Un magnifique message de liberté et d’émancipation envoyé aux femmes de France et du monde. » En réalité, une déclaration grandiloquente qui mêle un féminisme libertaire à un ethnocentrisme occidental représentant un universalisme négateur de la pluralité du monde. Un voyage qui se termine (volontairement ?) mal.

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