Marine Le Pen est-elle le diable ?

Professeur honoraire
 

On a le droit de préférer Emmanuel Macron à Marine Le Pen ou de penser qu’aucun des deux ne mérite son suffrage. Encore faut-il lire leurs projets, les comparer et prendre une décision réfléchie en connaissance de cause. Sortir d’une vision manichéenne de la situation politique. Non pas réagir selon des réflexes pavloviens.

Depuis que les sondages semblent confirmer que Marine Le Pen pourrait faire un score important au second tour – voire l’emporter -, et qu’elle s’est alliée avec Nicolas Dupont-Aignan, on assiste à une résurgence de la diabolisation du Front national. Tout se passe comme si on voulait persuader les Français que l’élection de Marine Le Pen équivaudrait à un retour à la France pétainiste, avec laquelle les fondateurs du FN auraient collaboré. C’est la reductio ad Hitlerum censée disqualifier définitivement l’adversaire.

François Hollande lui-même, au sommet européen sur le Brexit, a appelé – symboliquement depuis Bruxelles ? – tous ceux « qui ne veulent pas de Mme Le Pen à prendre le bulletin Macron », ajoutant, comme s’il était un directeur de conscience labellisé : « Cela ne devrait pas être un sujet de discussion pour les forces républicaines : le 7 mai, on prend le bulletin Macron et on considère que c’est le bulletin qui empêche l’extrême droite. » Le mot est lâché. La condamnation sans appel.

Qui connaît un peu l’Histoire de France pourrait rétorquer que le PCF n’est entré dans la résistance active à l’occupant qu’en juin 1941, après la fin du pacte de non-agression entre Hitler et Staline ; que de très nombreux députés de gauche ont voté les pleins pouvoirs à Pétain ; que des collaborateurs notoires, comme Marcel Déat ou Pierre Laval, étaient d’anciens socialistes ; et que des militants de l’extrême droite d’alors ont rejoint, dès le début, la Résistance…

Faut-il rappeler que le parcours de François Mitterrand ne fut pas dépourvu d’ambiguïtés ? Qu’il fut décoré de la Francisque et conserva de l’amitié pour René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy et organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv’ ?

De même, quand le curé de la paroisse Saint-Merry estime qu’« il faut faire barrage au Front national en allant voter, et en allant voter Macron » – alors que la Conférence des évêques de France s’est contentée, jusqu’ici, de rappeler ses « fondamentaux pour aider au discernement » mais sans appeler « à voter pour l’un ou l’autre candidat » –, voue-t-il aux gémonies les catholiques qui ne suivraient pas sa recommandation ?

Lancer des anathèmes, faire de tels amalgames n’est pas seulement manifester son ignorance de l’Histoire : c’est contre-productif. Quoi qu’on pense de la candidate soutenue par le Front national et de ses prises de position, on ne peut pas convoquer l’Histoire, de manière partielle et partisane, sans se déconsidérer soi-même.

Diaboliser l’adversaire, c’est, paradoxalement, reconnaître son impuissance à faire un examen critique de son programme, son incapacité à le contrer par des arguments rationnels.

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