Manifestations contre la loi Travail : le mal français


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

Au moment où j’écris ce billet, je n’ai pas d’indications précises sur le succès ou non des manifestations contre la loi Travail. Je relève cependant – et je ne suis pas étonné – la contradiction forte et habituelle entre le nombre affiché par les manifestants de Paris (60.000) et celui donné par la police (24.000).

Je n’ai pas l’intention […] de traiter les opposants protestant dans la rue de « fainéants ». Le président de la République a usé de ce terme – en le confirmant par la suite – et je ne le blâme pas. Il y a, en effet, des « fainéantises » collectives ou singulières. Ce que je lui reproche, parce que la polémique était inévitable à cause de son abstention, est de n’avoir pas précisé qui il visait. Dénonçant dans le vague, il a agacé tout le monde. Il paraît que l’accusation de paresse ciblait les conservateurs depuis trente ans. Pourquoi pas ?

Ce qui est passionnant, dans l’élaboration de ces ordonnances réformant le Code du travail et de sa suite fondeuse du 12, tient à ce qu’on pourrait baptiser de théâtralisation française.

En effet, et sur ce plan il y a quasiment consensus, la méthode utilisée par le Premier ministre et, concrètement, par le ministre Muriel Pénicaud – moins à louer ailleurs – a été remarquable de pertinence et d’habileté. Pour une fois, l’expression galvaudée de « dialogue social » a eu du sens et les réunions se sont multipliées avec les syndicats pour aboutir à ces nouvelles dispositions.

Elles sont, certes, jugées trop molles par certains du côté du patronat et de l’opposition de droite « non constructive », ou beaucoup trop dures par la CGT, La France insoumise et le FN. On pourrait en conclure qu’une forme de synthèse a été menée à bien et qu’elle signe la réussite d’un gouvernement ayant divisé les syndicats mais quasiment obtenu l’aval de la CFDT et de FO (Le Figaro).

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Mais nous sommes en France et ç’aurait été oublier que nous n’aimons rien tant que la contestation par la rue, même quand elle semble superfétatoire, en tout cas vouée à l’inefficacité. C’est comme si elle représentait un élément constitutif de notre démocratie, qui doit forcément s’ajouter au débat politique ou parlementaire… Notre pays apparaîtrait orphelin si les forces syndicales ne récusaient pas par principe les conclusions, voire le consensus qui apparaît comme scandaleux en lui-même. Un progrès octroyé par l’État est forcément impur : il faut qu’il soit arraché, pour donner l’illusion d’une lutte sans laquelle notre France ne serait plus elle-même.

Que tout pouvoir soit présumé de mauvaise foi n’est pas nouveau. Mais, chez nous, cela va plus loin. On ne s’oppose pas à lui parce qu’il se serait trompé. Il s’est forcément trompé pour qu’on puisse s’abandonner à une opposition qui est dans notre ADN, notamment syndical. La posture d’abord : après, on trouve toujours de quoi la justifier !

La théâtralisation française est quasiment cette obligation d’ajouter du drame aux négociations, de l’aigreur au dialogue, de la révolte à l’acceptable, du désordre à la tranquillité des échanges, la contradiction prévisible de la rue à l’insupportable sérénité d’un processus engagé par le pouvoir et mené à son terme.

La France est très en retard. Elle n’a toujours pas compris que la force du rapport était plus décisive que le rapport de force. Et le réel et son évidence plus convaincants que l’outrance et le tohu-bohu visant à les nier.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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