Les mots pour le dire

M. Macron aurait un « verbe châtié »? Et si on y regardait de plus près?

Professeur certifié de Lettres Classiques
 

Monsieur Bilger ne cesse, depuis quelque temps, de défendre les paroles offensantes de notre nouveau président de la République en les présentant non seulement comme des propos relevant d’une vérité absolue, mais encore d’une pensée « brute » qui viendrait contrebalancer une expression plus construite et châtiée.

Ces deux approches paraissent tout à fait contestables. Tout d’abord, où se trouve la vérité dans une affirmation comme « il y en a certains, au lieu de foutre le bordel, ils feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes… » ? Outre que l’expression vulgaire relève non d’un constat mais d’une exaspération qui ne sied pas à la fonction de président de la République lorsqu’il s’exprime publiquement, la phrase reste floue et indéterminée. « Il y en a » : monsieur Macron parle-t-il des équipements produits par GM&S ou d’êtres humains ? « Ils feraient mieux » : mais monsieur Macron s’est-il seulement enquis de savoir si ceux qui manifestaient avaient agi de la sorte ou non ? Le Président crée ainsi un amalgame entre les manifestants qui craignent une perte inévitable de leur emploi sans être assurés de pouvoir obtenir un poste dans une autre entreprise ou un autre secteur et ceux qui manifestent, peut-être, pour le seul plaisir de produire une atmosphère chaotique et dans le seul but de gêner la visite officielle d’Emmanuel Macron le mercredi 4 octobre 2017 en Corrèze. Il nous semblait pourtant qu’il fallait combattre tous les amalgames…

Par ailleurs, pour qui aime le verbe français, celui composé par Boileau, écrit par Malesherbes ou encore prononcé par Hugo, le verbe de monsieur Macron, même (et l’on pourrait dire surtout) lorsqu’il cherche à élaborer des phrases construites et élégantes, ne relève pas d’un verbe « châtié », mais plutôt d’une forme d’agrégat d’expressions empruntées à des phrases châtiées. Peut-on sérieusement comparer à la syntaxe de Malesherbes s’adressant à Louis XV :

« Or voilà l’objet, Sire, le plus digne de fixer l’attention de Votre Majesté. Quelque accablant que soit le poids de la nouvelle imposition, on conçoit aisément que des ministres qui ont continuellement sous les yeux les besoins de l’État et qui éprouvent la difficulté des ressources, se prêtent avec facilité aux moyens qu’on leur propose ; mais que doit-on penser de ceux qui sans y être forcés par cette nécessité ont pris sur eux de proposer d’augmenter la taille de plusieurs millions. Nous ne chercherons point, Sire, à noircir les auteurs inconnus de ces conseils. Nous nous contenterons d’observer que ceux qui se chargent d’un rôle odieux sans y être indispensablement obligés par leur état, méritent au moins que leur témoignage soit discuté.

à la syntaxe d’Emmanuel Macron déclarant, lors du sommet de Salzbourg le 23 août 2017 :

« Je veux d’abord remercier le chancelier Christian Kern pour son invitation ici, aujourd’hui, à Salzbourg. Invitation qui m’a été faite il y a maintenant plusieurs semaines et qui, je dois le dire, procure une double joie. La première, celle de pouvoir être ici ensemble, d’avoir pu commencer à échanger sur les sujets d’intérêt commun et nos perspectives communes que le chancelier vient ici de réexprimer. La deuxième, c’est d’être parmi vous à Salzbourg au moment du festival qui, pour qui aime la musique, est un prétexte unique. Et donc, merci pour cet accueil extrêmement amical et pour cette joie partagée d’être avec vous aujourd’hui ici durant le festival. »

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Les phrases nominales manquent d’élégance, les élisions manquent de précision, le vocabulaire est pauvre (« celle de pouvoir être ici ensemble »), les anacoluthes triviales car l’on ne commence pas une phrase par la conjonction de coordination « et » – ceci pour ne désigner que les maladresses les plus visibles. Où se trouve donc la pertinence et la justesse d’expression de monsieur Macron ? Nous ne lui demandons toutefois pas d’user d’une langue élégante, mais au moins de ne pas se parer de vêtements qu’il ne possède pas, au risque de n’être qu’un roi nu.

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