Editoriaux - Politique - 23 décembre 2018

L’ordre règne à Paris…

Décidément, Emmanuel Macron aime bien envoyer des messages aux Français lorsqu’il est à l’étranger. Une manie, une habitude, une facilité peut-être, aussi ? On ne va pas vous refaire le coup des Gaulois réfractaires lancé depuis Copenhague, mais il faut bien avouer qu’il a le chic. Là, c’est depuis le Tchad, où il est allé réveillonner avec nos soldats de l’opération Barkhane, qu’il a tenu des propos en apparence anodins et pour lesquels aucune personne de bonne volonté ne peut être contre, mais qui, à bien y réfléchir, posent certaines questions, comme on dit.

Interrogé sur les violences qui ont émaillé les manifestations des gilets jaunes, ce samedi 22 décembre, le Président a tenu ces propos : « Il est évident que les réponses, y compris judiciaires, les plus sévères seront apportées. C’est maintenant l’ordre qui doit régner, le calme et la concorde. »

« Il est évident » : rien n’est pourtant moins évident que cela. Mais cela ne coûte rien de le dire et les mauvais esprits auront beau jeu de faire remarquer que la Justice est indépendante – on nous l’a assez dit et répété – et que le chef de l’exécutif ne peut donc préjuger de rien de ce que cette Justice décidera pour ceux qui ont été reconnus coupables d’actes de violence. Ces mêmes mauvais esprits pourraient aussi s’interroger, au passage, sur ce que seront les réponses non judiciaires (le « y compris judiciaires » laisse entendre qu’il y a des réponses non judiciaires). S’il s’agit des mesures annoncées par Emmanuel Macron lors de son allocution du 10 décembre et votées à l’arrache par l’Assemblée en fin de semaine dernière, ce serait en quelque sorte accréditer l’idée que le pouvoir a concédé ces mesures sous la pression de la rue. Pas ce que disait Gérald Darmanin, la semaine dernière. Ça doit être cela, la prime à la casse…

« C’est maintenant l’ordre qui doit régner, le calme et la concorde », ajoute le Président. C’est donc reconnaître que l’ordre, le calme et la concorde ne règnent pas dans notre pays. À qui la faute ? « L’ordre doit régner » : de mauvais esprits activant leur cerveau gauche auront tôt fait, là aussi, d’évoquer des relents des pires heures de notre Histoire, comme on dit. Ce qui serait, d’une certaine manière, rétablir une sorte d’équilibre aux délires verbaux d’un Benjamin Griveaux qui voit des « racistes », des « antisémites », des « putschistes » (si, si !) comme d’autres voient des nains partout, là où il s’agit probablement et plus prosaïquement de bêtise. Mais le combat contre la bêtise, que voulez-vous, c’est moins porteur et ça peut même se retourner contre vous !

Emmanuel Macron devrait quand même se méfier de ce genre de formule : « L’ordre doit régner. » D’autant, de l’aveu même de nombreux élus, que la République n’est plus maître dans nombre de ses territoires. Une formule qui fait, d’ailleurs, écho à une autre moins heureuse : « L’ordre règne. » Par exemple, « L’ordre règne à Varsovie », phrase qui fut prononcée par un général russe après une répression sévère et sanglante en 1830 et qui inspira à Grandville une caricature restée célèbre.

On pourrait évoquer aussi, histoire de pousser le bouchon et détendre l’atmosphère, « L’ordre règne à Santiago ». Non pas la proclamation d’un caudillo de circonstance lancée du haut d’un balcon au lendemain d’un pronunciamiento, mais le titre du trente-neuvième roman de la série du regretté Gérard de Villiers, publié en 1975 ! On ne vous fait pas de dessin pour vous décrire le contexte dans lequel Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge accomplit sa mission au Chili.

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