Editoriaux - Histoire - Livres - 24 juillet 2018

Livre – Roger Nimier : masculin, singulier, pluriel d’Alain Cresciucci

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On ne lit plus les Hussards, on n’y pense même plus, sauf quand sort un livre de « nouveau hussard » qui évoque vaguement, par sa désinvolture elliptique, son élégance un peu composée et sa nostalgie acide, le mouvement littéraire ainsi baptisé jadis par Bernard Frank.

Michel Déon, Antoine Blondin, Jacques Laurent et Roger Nimier, auteurs de droite dans un monde de gauche, aimant Morand et Céline quand il fallait aimer Sartre, étaient les Hussards. Et Nimier était leur chef, par une sorte de facilité journalistique, parce qu’il était plus connu et prenait mieux la lumière.

C’était aussi parce qu’il avait été engagé volontaire au 2e hussard (comme Jacques Dufilho), parce que l’un de ses livres était Le Hussard bleu et parce qu’on lui devait cette jolie phrase : « Le hussard est un militaire du genre rêveur qui prend la vie par la douceur et les femmes par la violence. » Aphorisme 90 % gorille – 10 % orphelin (la recette pour séduire, d’après Solal dans Belle du Seigneur), mais qui marcherait moins bien aujourd’hui, pour emballer de la végane racisée non binaire.

Roger Nimier est mort à l’âge où, selon Lasalle, les hussards commencent à devenir des jean-foutre. Les autres ont vieilli. Blondin et Laurent sont devenus des clochards érudits, Déon un grand-père à la Raspail. Pas lui. Un accident nous l’a laissé à tout jamais dans le rôle du grand frère de légende : brillant, hâbleur, bagarreur ; aimant les livres et les femmes, le rugby et les copains ; détestant son époque d’après-guerre, pourtant tellement cinématographique à nos yeux, mais qu’il jugeait, lui, avec le désenchantement d’un enfant de la guerre. Nimier est mort en Aston Martin DB4, une superbe jeune femme à ses côtés, après avoir traversé les années cinquante à vive allure. Une fin digne d’un de ses personnages, très dolce vita (c’était l’époque où l’on se tuait beaucoup en voiture, que ce soit au cinéma ou dans la vie). Tout était trop, dans cette histoire : le dandy infidèle, dans un bolide anglais, avec une starlette nommée Sunsiaré de Larcône. Tellement too much que la fille s’appelait en réalité Suzy Durupt et venait des Vosges.

La grande originalité du livre d’Alain Cresciucci est de faire revivre Nimier, dans tous les aspects de sa courte vie, sans se faire biographe. Il a lu tout ce que Roger Nimier a écrit, et tout ce qu’on a écrit sur Roger Nimier. Il sait démêler la vérité du rôle de composition dans lequel le hussard s’enfermait avec pudeur. Il ne cache rien de l’enfant surdoué qui voulut devenir rebelle, de sa choquante immaturité de mauvais père et de mauvais mari, de son carriérisme littéraire vite camouflé en bravade insouciante.

Il sait raconter Saint-Germain dans les années 50 : le jazz, les voitures américaines, la France qui recoud ses plaies de la Libération à la va-vite, les guerres coloniales. Tout ça se mélange aussi dans la vie hussarde, un peu martiale, un peu échevelée, un peu chic – un cocktail qui donnera Ascenseur pour l’échafaud (scénario de Nimier, film de Louis Malle, musique spectrale de Miles Davis, qui accompagne Maurice Ronet et Jeanne Moreau en noir et blanc). Nimier, à Paris, joue les facteurs pour l’OAS, fait le con chez Gallimard, boit des coups et dort en garde à vue. On croit entendre, en lisant ses articles, cette voix nasale, bravache et juvénile, tant entendue dans les vieux films ou les émissions de l’ORTF, et qui est celle de l’insolence des années 50.

Avec patience et sensibilité, Alain Cresciucci est parfaitement « en cible », comme on dit dans l’armée. Je crois qu’on n’a jamais si bien fait revivre Nimier, loin du silence dédaigneux de l’intelligentsia, loin aussi – et c’est heureux – de la légende dorée qui lui assure, à tout jamais, une place de saint patron chez les anars de droite. Il n’en est que plus humain.

Profitez de l’été, amis lecteurs. Que Nimier et ses personnages soient ou non les héros de votre jeunesse, servez-vous un whisky-soda ou un gin-fizz, mettez sur le tourne-disque la B.O. de Miles Davis (ou Chet Baker in Paris, ou Du chant à la une ! de Gainsbourg) et embarquez pour le Quartier latin. Vous ne le regretterez pas.

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