Livre

La philosophie pour la vie

de Stéphane Mercier

 

Les remous provoqués par l’exclusion de Stéphane Mercier, à la suite de son cours de février 2017, portant sur les motivations de l’avortement et donné à l’université catholique de Louvain n’ont guère franchi les rives du Quiévrain, sauf sur une poignée de sites qui constituent ce qu’on appelle communément la réacosphère et dont Boulevard Voltaire fait partie, à n’en pas douter. C’est bien dommage.

En effet, outre le fait que cette exclusion injustifiée et idéologique est une illustration presque caricaturale des réflexes conditionnés de notre monde médiatique, qui hésite entre Orwell et Muray, il s’agit aussi d’une métaphore des indignations subjectives. Vous ne verrez pas Stéphane Mercier sur une « chaîne d’information en continu », vous ne lirez pas son nom dans une dépêche de l’AFP. Et, malgré une ébouriffante culture classique assortie d’un doctorat de philosophie, il ne fera pas partie d’un quelconque jury de grand concours et ne risque pas de diriger de sitôt une thèse à forte répercussion.

Pourquoi ? Parce qu’il a commis l’erreur terrible de sortir du cadre, non pas à la hussarde, en sautant par-dessus, mais méthodiquement, en dévissant les montants. C’est qu’en lisant son livre, qui n’est que la reprise, à peine retouchée, du cours de philosophie par lequel le scandale est arrivé, on est paradoxalement frappé par la pédagogie qui s’en dégage. C’est un cheminement patient, socratique dirait-on, auquel convie ce penseur, qui fut taxé de « militantisme radical » pour avoir prononcé ce qui ressemble plutôt à un brillant dévoilement. Comme dans les œuvres de Platon, Stéphane Mercier aborde chaque question avec ironie et dans un but maïeutique. Il faut, par exemple, lire son interrogation, irrésistible, sur la manière dont on peut subitement « devenir un être humain » au bout d’un certain nombre de semaines de grossesse, ou dans des circonstances données, ou dans un biotope donné… On en rirait s’il ne s’agissait d’un meurtre de masse auprès duquel les résultats du régime de Pol Pot ressemblent à une bagarre de sortie de boîte.

Sortir du cadre, disais-je. On ne peut s’empêcher de penser, en comparant la limpidité tranquille et impavide de ce cours au déchaînement de haine qui s’est abattu sur son auteur, au brillant film fantastique de John Carpenter Invasion Los Angeles. Dans ce chef-d’œuvre complotiste, le héros est doté de lunettes qui lui permettent de voir derrière les apparences : derrière les panneaux publicitaires, des injonctions subliminales « Consomme », « Obéis », « Ne remets pas en question l’autorité » ; sur les billets de banque, « Voici ton Dieu » et, derrière les visages de certains citoyens lambda, le visage atroce d’extraterrestres vindicatifs qui asservissent la masse. Quand un extraterrestre s’aperçoit de la lucidité du héros, une phrase fatidique déclenche la haine du système : « En voilà un qui voit. » C’est exactement cela.

Dévoilement, disais-je aussi. Le dévoilement du monde est au cœur de la démarche de Stéphane Mercier. Ou plutôt, pour reprendre la formulation de Heidegger qui en fut le ré-inventeur (comme on le dit d’un trésor), le mouvement vers l’absence de voilement. En grec, ce mouvement, qui relève de la surprise et de l’évidence, du processus et du résultat, se dit alètheia. Il se traduit généralement par vérité.

Car, parmi toutes les citations illustres que Stéphane Mercier utilise sans cuistrerie, tant elles s’enchâssent parfaitement dans son propos, il y en a une, bien humble, qu’il n’utilise pas mais qui aurait pu lui servir de frontispice. Un proverbe afghan : « Donne un cheval à celui qui dit la vérité, il en aura besoin pour s’enfuir. »

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