Editoriaux - Livres - 3 novembre 2018

Livre : Écrits corsaires, de Pier Paolo Pasolini

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Les Écrits corsaires de Pasolini sont incontestablement une roborative bouffée d’air frais venant fouetter la lourde atmosphère encharognée du cloaque putride de l’hygiénisme néo-puritain qui nous sert – à défaut de mieux – de France intellectuelle et médiatique. Le corsaire est cette figure, non point libertaire, mais outrageusement – et courageusement – libérée de l’étroit conformisme bourgeois, de ses conventions comme de ses institutions. Bien plus qu’une attitude, c’est un « habitus corsaire » qui habite l’auteur de Théorème si peu dupe de l’opportunisme altruiste, de la pharisienne générosité dont ses « amis » progressistes affichent l’innocent minois qu’ils aiment à refléter au miroir flagorneur de leurs sordides calculs égoïstes.

Il y a, chez Pasolini, une profonde prescience, une rare et ineffable intuition des imperceptibles et irrésistibles déplacements des plaques anthropologiques de la tectonique sociale. On retrouve chez cet auteur remarquable toute la critique radicale de la modernité pré et post-fasciste qui allait inexorablement conduire la société occidentale au matérialisme jouisseur du capitalisme d’addiction – après avoir été « d’éclatante séduction », comme disait Clouscard. Confluent vers cet atypique brillant des arts et des lettres, ce touche-à-tout génial, les rhétoriques puissantes d’un Baudrillard, d’un Orwell, d’un Debord, d’un Christopher Lasch, d’un Michéa, d’un Marcuse, d’un Ellul, d’un Georgescu-Roegen et de quantités d’autres. Mais aussi un peu de celles d’un Foucault, d’un Hocquenghem, d’un Lacan, d’un Guattari ou d’un Deleuze.

Pasolini fait grief à l’antifascisme institutionnel de se parer des atours de la démocratie pour mieux occulter sa violence intrinsèque et autoritaire. En d’autres termes, l’État policier fasciste était préférable en ce qu’il agissait à visage découvert, loin de l’hypocrisie cynique des bons sentiments sécrétés par le moralisme démocratique. Toute vérité « fasciste », si odieuse soit-elle, vaut mieux que ce gros mensonge « total » que constitue la démocratie « effrontément formelle » d’inspiration plus ou moins chrétienne – c’est-à-dire qui a largué sans remords les amarres d’un christianisme non point simplement délaissé mais « retourné » pro domo, autant pour le dénaturer dans une intention « laïciste » que pour en récupérer des parcelles de légitimation du nouveau régime soi-disant axiologiquement neutre : « C’est le Vatican [et non le Christ, nous soulignons] qui fournit à la démocratie chrétienne son paradigme culturel ». Là et pas ailleurs se niche l’imposture antifasciste, selon Pasolini.

Mais, comme l’a bien vu le metteur en scène de Saló ou les 120 journées de Sodome, la démocratie n’a fait que décontextualiser – donc déraciner – les valeurs provinciales positives pour les « nationaliser », au risque prévisible de les altérer en les désubstantivant. L’enjeu est simple : assurer le règne de « la nouvelle hégémonie culturelle bourgeoise ». En marxiste conséquent, Pasolini a bien compris que la culture « d’avant » – celle qui n’avait pas encore rendu les armes devant le consumérisme hédoniste, conséquence concrète, tangible, pour le citoyen-consommateur, du capitalisme marchand des grands trusts industriels – devait être littéralement pulvérisée, annihilée, effacée de la carte. Reprenant ce terrible mot de Goering aux arrière-plans prophétiques, elle devait être « flinguée ». Son exécration viscérale, sa haine vomitive, son abomination rabique prend sa source fétide dans son rejet inconditionnel de cette « décence commune », de cette « vue-du-monde » traditionnelle, porteuse de limites et de bon sens qui animait – au sens où elle constituait son âme propre – le peuple. Elle est cet obstacle anthropologique immémorial auquel le capitalisme et ses suppôts les plus acharnés ont décidé de s’attaquer, sans le dire expressis verbis, pour lui substituer la fallacieuse et trompeuse culture de la « tolérance ».

Lisez Écrits corsaires. Vous découvrirez alors ce qu’il a pu en coûter à Pasolini d’avoir voulu être libre.

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