Jean-Côme Tihy : « De Gaulle ne nous lâche pas. Presque cinquante après sa mort, il fascine toujours »

 

Richard Alain Marsaud de Labouygue et vous-même, Jean-Côme Tihy, venez de publier un essai intitulé Charles de Gaulle, le dernier Capétien. Encore un livre sur le général de Gaulle qui évoque la dimension monarchique du fondateur de la Ve République. Citons, notamment, le troisième tome de la somme écrite par Jean Lacouture dans les années 80, intitulé Le Souverain. Ou encore l’essai de l’amiral François Flohic et du docteur Bernard François Michel, Charles de Gaulle, dernier roi des Francs, paru en 2015. N’a-t-on pas déjà tout dit sur le sujet ?

C’est justement le journaliste et historien Jean Lacouture qui disait, à propos du Général et devant la profusion d’ouvrages écrits à son sujet : « Y a-t-il encore quelque chose à chercher dans la vallée du roi ? » « Oui, parce qu’il ne nous laissera jamais en paix », avait-il tout de suite répondu.

De Gaulle ne nous lâche pas. Presque cinquante après sa mort, il fascine toujours jusqu’à être devenu, dans la conscience collective française et devant Napoléon et Louis XIV, la personnalité historique la plus marquante de notre histoire.

En outre, notre ouvrage offre un regard assez inédit, voire unique sur de Gaulle. Il ne s’agissait pas d’écrire une biographie supplémentaire mais de replacer la présidence gaullienne dans notre histoire multiséculaire afin de souligner ses similitudes avec la monarchie d’Ancien Régime. Nous montrons comment 1958 – date de l’avènement de la Ve République – renoue avec une certaine idée de la France issue de l’Ancien Régime.

En quoi l’action politique du général de Gaulle renoue-t-elle le fil avec l’héritage capétien ?

La Révolution française, en coupant la tête du roi Louis XVI, ouvre une période d’instabilité politique et institutionnelle. La république avait rêvé d’un pouvoir désincarné qui était celui de tous. C’est la fameuse phrase du révolutionnaire Anacharsis Cloots : « France ou Gaule, tu seras heureuse lorsque tu seras guérie des individus. » Hormis les deux périodes impériales, le pouvoir exécutif a toujours été soit partagé – c’est le cas, notamment, du Directoire ou du Consulat – soit encadré et limité par le pouvoir législatif – c’est le cas des IIIe et IVe Républiques. Mais force est de constater que la république ne pouvait compenser la fragilité de son assise qu’en renouant avec l’esprit monarchique. « Il faut toujours une traduction plastique aux sentiments des Français qui ne peuvent rien éprouver sans l’incarner dans un homme », disait Barrès. C’est pourquoi de Gaulle a installé au somment de la Ve République une tête royale posée sur un corps républicain, renouant ainsi avec la verticalité du pouvoir incarnée institutionnellement et personnellement.

La geste gaullienne se confond avec l’héritage capétien, notamment sur la scène internationale. Sous l’Ancien Régime, la France est la mère des arts, des armes et des lois ; sous l’ère gaullienne, la France est le pays qui porte une part de la noblesse du monde. Dès 1945, Charles de Gaulle impose au monde le retour de l’application du traité de Westphalie signé en 1648 et basé, notamment, sur l’équilibre des puissances, l’inviolabilité de la souveraineté nationale et le principe de non-ingérence dans les affaires d’autrui. Il évite à la France la mise en place de l’AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories), c’est-à-dire le gouvernement militaire d’occupation américaine pour les pays libérés. Il sort du commandement intégré de l’OTAN, il dote la France de la dissuasion nucléaire et fait entendre la voix tricolore aux quatre coins du monde.

De Gaulle : un monarque républicain ou un républicain monarchiste ?

Le 9 août 1944, quelques jours avant la libération de Paris, le général de Gaulle restaure par ordonnance la légalité républicaine. Aussi, il serait ridicule de notre part de défendre l’idée selon laquelle Charles de Gaulle serait un monarque de droit divin. En outre – et nous l’expliquons dans le livre -, le Général, de 1954 à 1963, s’est à de nombreuses reprises entretenu avec le comte de Paris, héritier de la couronne de France, afin d’envisager une restauration. Mais en 1966, au cours d’une dernière entrevue entre les deux hommes, le Président referme définitivement l’idée d’un retour à la monarchie.

Pour autant, nous connaissons l’influence royaliste dans la pensée du Général. Admiration de l’historien pour la grande œuvre des bâtisseurs de la nation française, mais aussi de l’homme politique pour l’institution. Il était monarchiste de sentiment mais républicain de raison. En définitive, je crois que la présidence gaullienne offrit au pays une synthèse française. Une forme – pour reprendre les mots qu’il prononça au comte de Paris – de monarchie adaptée. C’est pourquoi, comme l’évoque le constitutionnaliste Maurice Duverger, de Gaulle a instauré une « monarchie républicaine » dotée « d’une allure de droit divin ».

En qualifiant de Gaulle de « dernier Capétien », n’est-ce pas d’une certaine manière accréditer l’idée que son œuvre refondatrice a échoué ?

Force est de constater que ce qui reste de solidité française est hérité du moment gaullien. Bien que malmenée notamment depuis les années 2000, il reste à la France sa voix singulière dans le concert des nations, son indépendance énergétique et militaire, ses institutions et son régime de protection sociale.

Cependant, ne s’improvise pas homme de caractère qui veut. Et les successeurs du Général, ne bénéficiant ni de sa légitimité ni de sa vision, n’eurent de cesse de ramener la fonction présidentielle à taille humaine, c’est-à-dire dénuée de dimension monarchique.

Mais la Ve République n’étant pas héréditaire, est-ce véritablement sa faute ? Au moment de l’affaire Buisson, celui-ci déclarait : « Nous sommes en 1958 et nous n’avons de Gaulle en réserve. » Il pointait du doigt l’incapacité personnelle de ses successeurs à incarner le pouvoir. Mais comme, d’après l’homme du 18 juin, « tout recommence toujours », nous pouvons espérer qu’une « source d’ardeur nouvelle » viendra mettre fin à cette chienlit.

Entretien réalisé par Georges Michel

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