Editoriaux - Fiction - Livres - Société - 30 juin 2018

Livre / Butor, Vincent de Longueville

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Butor est une sorte d’homme préhistorique qui vit dans une grotte sur La Colline. Il a froid aux pieds et descend donc dans La Vallée, dont il ignore les coutumes. La Vallée, c’est notre univers à nous, avec ses belles valeurs et sa riante société. Notre antihéros décide d’y vivre aussi normalement que possible, de devenir moyen, et même médiocre (au sens latin, précise Vincent de Longueville à longueur de page, en guise de clin d’œil).

Mais voilà : quand on est grand et solide, qu’on s’habille en peau d’ours, qu’on parle comme au Moyen Âge et que l’on se déplace avec un gourdin sur l’épaule, il n’est pas facile d’être normal. Vincent de Longueville a le regard aiguisé, il ne rate rien des misères et des absurdités de notre société : les agents immobiliers, la banque, l’école, la télé-réalité, l’art contemporain et même la pléthore de yaourts dans les supermarchés. Il y ajoute la novlangue propre à toutes ces salades citoyennes et responsables, les valeurs gélatineuses du citoyen-zombie, la nullité, la laideur et la malhonnêteté du siècle. C’est souvent hilarant, et ça ne rate jamais son objectif.

Au milieu de ce chamboule-tout cruel et particulièrement jubilatoire, la figure attachante de Butor, réellement monstrueux d’honnêteté et de rectitude, de naïveté aussi, subit les affres de ce meilleur des mondes de centre commercial, qui est notre monde. Entre autres preuves de bonne volonté, il se fait tatouer son RIB sur le postérieur, tombe amoureux d’une starlette de télé-réalité aux mœurs flexibles, fait un bref passage par le trading et le football, écrit un livre, se confronte au changement de genre, écrase une vieille dame sans le faire exprès, adopte un enfant choisi sur plan et un poisson rouge, participe à une guerre, devient artiste contemporain – tout cela sous le regard du Plus Haut Fonctionnaire de la république républicaine, qui dirige le pays d’une main flasque, sans doute parce qu’il est le plus médiocre de tous. Une fiction, je vous dis.

Nous sommes sans doute nombreux à avoir eu un jour l’idée d’écrire ce livre, tellement juste et cependant outrancier (juste ce qu’il faut pour en rire aux éclats). C’est drôle et percutant, c’est aussi tristement exact et précis. Vincent de Longueville a dû noter scrupuleusement et compiler force témoignages sur la vie moderne. Comme, peut-être, celui de Sylvain Tesson, qui raconte qu’étant allé chercher un colis à la Poste avec sa carte d’identité, il se le vit refuser. Il devait en effet s’identifier avec un numéro à seize chiffres pour obtenir l’envoi qui portait son nom. « C’est plus simple », dit la dame.

Butor, avec sa descente de la montagne, sa philosophie rude et lumineuse, son langage ancien et pourtant si clair, son côté prophétique donc mal accueilli, est peut-être le Zarathoustra que notre fosse septique à ciel ouvert, responsable, solidaire et citoyenne, mérite. Une rafraîchissante lecture d’été.

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