Editoriaux - Polémiques - Religion - Société - 15 octobre 2018

Lisons mutuellement nos livres avant de nous condamner au bûcher !

Le père Robert Sirico, que Boulevard Voltaire a interviewé le 18 septembre dernier, a publié récemment un ouvrage intitulé Catholique et libéral. Le 6 septembre dernier, la revue Limite publiait une critique de cet ouvrage, signée de Jean-Baptiste Ghins. Le père Conquer, ami du père Sirico, a voulu réagir à cette critique dans les colonnes de Limite, ce qui lui a été refusé. Boulevard Voltaire, attaché à la liberté d’expression, est heureux d’accueillir aujourd’hui le père Conquer.

Lire Limite, c’est se régaler à l’entrée, se gaver du plat de résistance, mais arrivé au dessert, préférer s’abstenir. Lecteur assidu de la revue depuis son lancement, je ne digère toujours pas le brûlot commis par Jean-Baptiste Ghins contre un prêtre catholique que je suis heureux d’appeler mon ami, le père Robert Sirico. Dire à un prêtre qu’il n’est pas chrétien mais darwiniste, il fallait oser. Robert et Jean-Baptiste ont pourtant tellement plus à partager que du mépris et de l’inimitié.

Les racines françaises de la liberté
Quand le père Sirico conseille de suivre une formation supplémentaire, de voyager et de changer de travail, ce n’est pas comme un Président qui te demande de traverser la rue, du haut de son palais. Il le fait en tant que prêtre et pasteur, soucieux de faire grandir tous les enfants de Dieu en vertu et en liberté.

Réduire la liberté à un libertinage ou à un américanisme, c’est perpétuer une erreur fatale dans laquelle de nombreux catholiques français ont sombré depuis les prétendues Lumières et la Révolution française. Le père Sirico ne puise pas ses idées à la source de la Silicon Valley, mais bien davantage auprès des grands penseurs français, de Lacordaire et Montalembert à Bastiat, lesquels ont su redonner à la liberté toute sa dignité. « La liberté n’existe pas sans la morale, ni la morale sans foi » (Tocqueville, cité par Charles Gave dans la préface du livre incriminé).

Ni kantien, ni darwiniste, mais peut-être thomiste
Sans prétendre détenir le monopole de la pensée de saint Thomas, il m’apparaît clair que les thèses défendues par mon confrère américain sont aussi bien plus proches du Docteur Angélique. Prenons en exemple la question de la justice sociale et du bien commun (p. 150). Contre les fraticelles et les paupéristes, les premiers dominicains ont dû défendre un modèle de pauvreté qui n’était ni univoque ni irrationnel. La solution au problème de la richesse et de la pauvreté n’est pas si simple, et être en désaccord sur la défiance qu’il faut avoir face à l’argent ne peut justifier de dénoncer l’autre pour hérésie (voir l’explication limpide de l’excellent Giacomo Todeschini dans son livre Pauvreté franciscaine). Trouver déplaisant le modèle de propriété privée du père Sirico ne suffit pas à le discréditer. Réaliste, il croit que les idées économiques ne sont ni un fantasme ni un idéal kantien, mais que leur réalité et leur concret sont le fondement sur lequel se bâtit une réflexion bien ordonnée. Scientifique et croyant, il ne nie ni la réalité de l’évolution ni celle de la Création. Là n’est d’ailleurs pas la question. Il est, avant tout, thomiste dans sa recherche de la théorie économique la plus à même de correspondre à la réalité. L’impasse qu’ont été les utopies socialistes, communistes ou nationalistes du XXe siècle devraient suffire à comprendre qu’elles étaient loin de l’adaequatio rei ad intellectus ad rem, une certaine correspondance de l’idée à la réalité. En citant Aristote, saint Thomas rappelle que la réalité ne se plie pas à nos caprices, mais que c’est bien nos idées qui doivent essayer de mieux la représenter. Et la réalité économique n’y échappe pas.

De l’écologie ou de la mythologie ?
Dire que le père Sirico se désintéresse de l’environnement, c’est mal le connaître et, plus inquiétant encore, c’est mal lire le sommaire de son ouvrage. Il consacre un chapitre entier à la question, bien que son livre n’ait rien d’une somme. Comme prêtre, il fait sien ce souci de la création de Benoît XVI et du pape François dans Laudato si’. Non seulement il le prêche, mais il le vit par une certaine sobriété heureuse. Loin des grands centres de la mondialisation, de la frénésie new-yorkaise, des gros deals de Washington ou du bling-bling californien, le père Robert incarne la sobriété heureuse de la small town America. Il suffit de participer à l’université d’été de son institut à Grand Rapids, au fin fond du Michigan, pour s’en rendre compte. Le père Sirico propose de privilégier la conversion du cœur : il s’agit de commencer par cultiver son propre jardin, venir en aide à son voisin et passer le balai devant son prieuré.

Malgré les divergences légitimes de nos vues et de nos courants de pensée, ne laissons pas les idéologies du monde et de la division semer l’ivraie parmi nous. Lisons mutuellement nos livres avant de nous condamner au bûcher et nourrissons notre réflexion de la diversité de nos idées. Croyons qu’il est possible de voir aujourd’hui nos désirs de vérité et de liberté réconciliés. Croyons qu’il est possible de continuer à nous respecter, pour annoncer au monde cette « liberté des enfants de Dieu » (Mt 17.24-27), une liberté si grande que les mots ne sauraient la qualifier.

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