L’investiture du Président, spectacle du Rien

 

Ca y est, c’est fini. C’est fini, donc ça commence : la passation des pouvoirs est achevée à l’heure où j’écris ces lignes, et notre Président est donc devenu le plus jeune de l’histoire de la Ve République, que dis-je, de la République. « Trop jeune », devait-on déjà dire à l’époque où Valéry Giscard d’Estaing traversait à pied, dans un élan de démagogie ridicule, l’avenue des Champs-Élysées, à l’âge de quarante-huit ans. On était en 1974. L’argument est toujours aussi hors de propos.

Emmanuel Macron a trente-neuf ans. Il a brûlé les étapes, détruit les vieux partis « de gouvernement » et a bénéficié d’un casting de deuxième tour particulièrement favorable. Oui, particulièrement favorable : car sans être vraiment brillant ni mordant lors du traditionnel débat, il a laissé son adversaire s’étaler dans l’à-peu-près et se ringardiser dans la critique. Pendant ce temps, Macron a été tristement lui-même lors du débat : exact, travailleur, consciencieux, avec cette morgue molle et cette nervosité mystique qui lui servent à se définir comme un « guerrier » quand il donne des interviews ; à la fois lisse et inquiétant, mais surtout infiniment au-dessus du discours de sans-culotte bourrée de Marine Le Pen.

Les gens qui pensent que le Front est haineux, bête et vulgaire diffuseront bientôt le débat 2017 en guise de preuve, et l’on n’aura qu’à s’incliner…

Aujourd’hui, un boulevard s’offre à notre Président. Un boulevard méticuleusement balayé par les larbins de l’audiovisuel pour qui tout, jusqu’au tailleur bleu de la nouvelle première dame (« couleur tendance », m’apprend cet après-midi Ruth Elkrief sur BFM TV), est beau, admirable et digne. Un grand boulevard rutilant, qui sent la peinture fraîche et l’open space. Une allée de jeunesse et d’enthousiasme, à laquelle il ne manquerait qu’une cathédrale de projecteurs antiaériens pour qu’elle rappelle les heures-les-plus-sombres. Unanimité parfaite des discours, des visages et des costumes. Sourires partout, comme élargis au rasoir. Le long de ce village Potemkine qui voudrait faire passer notre pays pour une brillante start-up transhumaniste, s’élançant vers le futur en riant aux éclats, Emmanuel Macron roule au ralenti à bord d’un command-car fraîchement repeint lui aussi – allégorie tragique du mensonge qu’il donne à voir, alors que depuis longtemps l’armée, exsangue et sous-dimensionnée, supplie nos politiques de ne pas lui couper tous ses crédits…

Un philosophe parlait, dernièrement, d’un triomphe du dionysiaque pour qualifier l’élection d’Emmanuel Macron. Macron, Président de l’hubris à n’en pas douter, mais Président dionysiaque ? Voire… Je pense plutôt que l’apollinisme souriant de ce « jeune homme si parfait », pour reprendre le titre d’une récente hagiographie, ne cache pas le déchaînement du chaos que Nietzsche appelait de ses vœux, mais plutôt la suite d’une patiente déconstruction. Il n’y a pas de rupture, il n’y a que du spectacle.

Alors, plutôt que de conclure sur la fameuse phrase de Lampedusa (« Si nous voulons que tout reste comme avant, nous devons tout changer »), qui n’a pas fini de remplir les éditoriaux, je laisse aux contribuables sidérés par la fraîcheur du spectacle et peu concernés par l’avenir du pays cette phrase du conservateur américain Toynbee : « Le plus grand malheur de ceux qui ne s’intéressent pas à la politique est qu’ils seront gouvernés par des gens qui, eux, s’y intéressent. »

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