Editoriaux - Santé - 10 février 2019

L’incendie meurtrier de Paris : la faute à Foucault ?

L’incendie survenu au cours de la nuit du 4 au 5 février dans un immeuble du XVIe arrondissement de Paris s’est révélé particulièrement tragique. Son bilan humain est très lourd : 10 morts et 96 blessés. Ce serait une femme de 41 ans atteinte d’une pathologie mentale profonde, et en état d’ébriété au moment des faits, qui aurait provoqué ce sinistre. Elle est actuellement mise en examen et placée en détention provisoire. Sa responsabilité personnelle semble engagée malgré le fait qu’elle ait été internée en hôpital psychiatrique treize fois durant ces dix dernières années. Il s’agit de savoir, sur le plan strictement philosophique, si ses capacités de jugement peuvent être remises en cause.

Michel Foucault avait anticipé cette difficulté, notamment dans son essai intitulé Histoire de la folie à l’âge classique (publié en 1972). La thèse foucaldienne en la matière se résume par la formule suivante : « L’insensé lui-même n’est jamais qu’une ruse du sens, une manière pour le sens de venir au jour. » Le fou manifesterait inéluctablement un fond de vérité concernant la société, en particulier démocratique. Le pompeux « vivre ensemble » a de quoi être ébranlé dans la mesure où l’insensé est un pur accident de l’ordre social, ou plutôt une essence inexplorée. Foucault a eu seulement le mérite de comprendre que la figure humaine reste le problème majeur de la civilisation.

Le soir du drame, la suspecte fut assez rusée pour tromper les agents de police qui avaient frappé à sa porte initialement pour tapage nocturne. Après quoi, plusieurs sources d’incendie ont été minutieusement créées pour embraser l’immeuble aussi vite que possible. Dans ce cas précis, l’insensé a su parfaitement user des us et coutumes des soi-disant « sensés ». Dès lors, qualifier quelqu’un de « normal » revêt un sens relatif. À l’inverse, on serait toujours le dégénéré d’un autre. Mais, en faisant de la folie un fait culturel, Foucault a exclu, d’un même geste, tout donné naturel. Option évidemment coupable : celui qui est défini comme « fou » le serait toujours à cause des autres, ceux-là constituant la structure normative.

L’Histoire de la folie a, indéniablement, produit de vilains petits : le psychologisme, le pédagogisme, et surtout la culture de l’excuse. Il faut, cependant, distinguer ce qui relève de l’analyse de ce qui relève de la conviction. Se situe, ici, la ligne de démarcation entre la philosophie et l’idéologie. Car du sujet bipolaire au schizophrène (sont concernés, en tout, un million de Français), il y aurait des capacités intellectuelles inouïes ou, à défaut, des talents artistiques inégalés. Par exemple, les troubles de l’humeur ont contribué à faire le génie d’un Schopenhauer, d’un Baudelaire ou d’un Cioran.

En conclusion, disqualifier le Foucault philosophe à cause du Foucault idéologue constitue une erreur. Car, comment ignorer le fait que toute société civile avancée regorge de névrosés, d’hystériques, de déviants et de schizophrènes ? Qui ne voit pas, dans les agglomérations, des individus parlant à tue-tête, des insultes adressées à n’importe qui pour n’importe quoi ou des agressions gratuites pour un regard ? Les cités les plus évoluées accouchent inconsciemment de monstres. Les raisons y sont multiples, autrement dit autant sociales que culturelles. Et, comme l’avait écrit Pascal, « le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure » !

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