L’idéologie du nouveau ministre de l’Éducation nationale

Professeur de philosophie
 

M. Blanquer, nouveau ministre de l’Éducation nationale, connaît bien la maison. Il a été recteur de deux académies difficiles, Cayenne et Créteil, et directeur général de l’enseignement scolaire. Il a donc un profil très différent de son prédécesseur, ce qui est plutôt un bon point. Quelles sont ses orientations sur l’école ?

Pour le savoir, il suffit de lire le livre qu’il a publié en fin d’année dernière : L’École de demain.

Ses propositions sur le primaire sont satisfaisantes. Il juge, à juste titre, que c’est là que se joue l’essentiel de l’avenir scolaire des enfants. Il propose donc d’augmenter les moyens sur les matières fondamentales et notamment le français. Il devrait être en phase avec la proposition de M. Macron de dédoubler les classes de CP dans les zones défavorisées. Un mauvais signe, cependant : la survalorisation des sciences cognitives. Vouloir appliquer dans l’enseignement pratique les résultats de la recherche fondamentale dans ces sciences est illusoire et un marqueur des pédagogistes qui font tant de mal à l’école française.

C’est sur le secondaire, le collège et le lycée que les choses se gâtent vraiment. Ses préconisations : autonomie des établissements à tous les niveaux. Le recrutement des enseignants par le chef d’établissement. L’adaptation des programmes en fonction des territoires. La régionalisation d’une grande partie de l’enseignement, notamment professionnel. « Délégation » de l’éducation au privé (« privatisation », en bon français). Le baccalauréat essentiellement en contrôle continu. La culture de l’évaluation. Tout cela est la marque conjointe du libéralisme et du pédagogisme. Les résultats prévisibles seront la caporalisation des enseignants et l’apparition d’une école à plusieurs vitesses.

Recrutés par le chef d’établissement, éventuellement payés par lui, soumis au programme décidé par l’établissement, l’enseignant sera sous la dépendance financière et pédagogique de celui-là. La première chose que réclame l’enseignement, c’est la liberté. Pas la liberté de l’élève, ni la liberté de l’institution (elle est nécessaire aussi mais secondairement). La liberté de l’enseignant. Car on ne peut instruire, c’est-à-dire former des esprits libres, qui ne dépendent ni de leurs pulsions ni des diktats sociaux ou politiques, sans être soi-même libre. En France, la pente est déjà là. M. Blanquer risque fort de l’accentuer.

Cette caporalisation des enseignants ne sera même pas au service des élèves. Adapter le programme aux difficultés des élèves, c’est renoncer à les sortir de leur milieu. Le baccalauréat en contrôle continu, c’est la porte ouverte à un diplôme maison. Le recrutement des enseignants par les établissements ? L’idéal serait d’offrir un salaire plus élevé dans les établissements les plus difficiles. Pour attirer les meilleurs enseignants. Avec quels moyens ? Il n’est même pas certain qu’un gain plus grand attirerait les professeurs. Ce qui les motive, c’est d’enseigner leur discipline dans de bonnes conditions à des élèves réceptifs. Le salaire, s’il n’est pas négligeable, est secondaire. Autant dire que ce sont les meilleurs établissements qui pourront recruter, à moindres frais que les établissements difficiles, les enseignants les plus chevronnés. L’inverse de l’objectif affiché.

Ce modèle, M. Blanquer le connaît bien. C’est celui de l’école qu’il dirigeait jusqu’ici, l’ESSEC. Une école de commerce privée, dont les frais de scolarité sont très élevés et qui recrute essentiellement dans les classes sociales favorisées. Une école qui peut sélectionner ses étudiants et qui a les moyens de payer très cher des intervenants de qualité. Il n’est pas certain que ce soit le modèle dont les collèges et les lycées aient besoin.

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