Editoriaux - Médias - Télévision - 6 août 2018

L’Europe « dévie de ses valeurs » ? Les Turcs boudent l’Eurovision !

L’Eurovision est un de ces étranges reliquats de la construction européenne, voulant que chacun de ses pays membres y envoie, une fois l’an, chanteurs et chanteuses aux talents ne coulant pas forcément de source. Pour tout arranger, les ex-futures gloires en question s’y expriment depuis longtemps et le plus souvent en anglais. Il paraît que c’est mieux pour conquérir le marché « international ».

À la notoire exception des Suédois d’Abba en 1974, qui ont un peu fait carrière à « l’international » après ce télé-crochet, on ne voit pas… Bucks Fizz, Corinne Hermès ou Élena Paparízou, qui connaît ? Personne. Bien sûr, Céline Dion, en 1988 ; malheureusement, elle était déjà connue avant.

Pourtant, l’Eurovision continue de faire débat. Même entre pays n’étant européens que de loin : Israël et Turquie, par exemple. Ainsi Ankara vient-il d’annoncer, par la très officielle voix d’Ibrahim Eren, président de la chaîne d’État TRT, que son pays, qui boycottait déjà la chose depuis 2012, ne participera pas au millésime 2019.

Les explications fournies au quotidien turc Hürriyet méritent qu’on s’y arrête : « En tant que chaîne publique, nous ne pouvons diffuser en direct à 21 heures, une heure où les enfants regardent la télévision, un Autrichien qui porte à la fois une barbe et une jupe et qui se dit à la fois homme et femme. » Là, Ibrahim Eren fait évidemment référence à l’Autrichien.ne velu.e Conchita Wurtz, auprès duquel ou de laquelle le Christian Clavier du Père Noël est une ordure avait des airs d’Ava Gardner. Les Ottomans ont échoué durant le siège de Vienne, mais c’est la Conchita qui débarque chez eux. C’était bien la peine de se donner toute ce mal, d’un côté comme de l’autre, pour qu’enfin triomphe la modernité de progrès.

En la circonstance, Turcs et Autrichiens, populisto-réactionnaires ou islamo-conservateurs, ont de quoi sombrer dans une mélancolie, tant viennoise que stambouliote. Ce d’autant plus qu’Ibrahim Eren en rajoute une couche : « Nous l’avons dit à l’Union européenne de radio-télévision, vous avez dévié de vos valeurs… » Encore un européiste contrarié…

Au-delà de ces considérations d’ordre sociétal et artistique, la politique, toujours campée en embuscade, n’est jamais loin du karaoké. En effet, c’est Israël, autre pays européen bien connu, qui doit accueillir l’Eurovision l’année prochaine. Non content d’être tenant du titre, l’État hébreu joue, de plus, à domicile. Et là, c’est un peu le cumul des mandats. En 1998, Dana International, transsexuel de Tel Aviv, avait décroché la timbale.

Mais le cru israélien 2018 en avait encore sous le pied avec le « triomphe » de Netta Barzilai, sorte de Beth Ditto, icône américano-lesbienne au genre indifférencié, en à peine plus replète, qui nous assure dans sa chanson « Toy » qu’elle n’est pas un jouet pour les garçons. À moins d’avoir la nostalgie de l’époque où l’on s’amusait avec des camions-bennes estampillés Dinky Toys, on avait bien compris. D’ailleurs, nul besoin de verser dans le puritanisme de combat ou d’en appeler à la défense de la prime enfance pour constater que, dans cette danse du ventre où il y a plus de ventre que de danse, et cette mélopée hululée de guingois, il ne s’agit effectivement pas là d’un spectacle pour les petits, hébreux comme ottomans.

On comprend mieux pourquoi Ibrahim Eren évoque, ici, une sorte de « déclin de la civilisation », même s’il n’est pas inopportun de lui rappeler que Sertab Erener, icône de la chanson turque ayant gagné l’Eurovision en 2003, participait peut-être de ce même « déclin », puisque malgré une musique aux douces sonorités orientales, elle s’exprimait en anglais. Soit la langue mondialisée de ceux qui n’ont que faire que Vienne soit tombée ou non aux mains des Turcs, tout en se moquant comme d’une guigne de ce qui peut demeurer des valeurs européennes.

Cher Ibrahim Eren, on parlait jadis français à la cour des sultans de Constantinople. Ce n’est plus le cas. Remarquez qu’à l’Élysée non plus.

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