Entretien

Serge Federbusch : « L’esprit Charlie, c’est l’esprit d’une impasse »

Trois ans après l’attentat perpétré chez Charlie Hebdo, « l’esprit Charlie » a du plomb dans l’aile.

Serge Federbusch nous dit pourquoi. Par ailleurs, il fait part à Boulevard Voltaire de ses inquiétudes au sujet des menaces qui pèsent en France sur la liberté d’expression, notamment après les déclarations d’Emmanuel Macron, lors de ses vœux à la presse la semaine dernière, sur son intention de légiférer contre les fake news.

Une analyse sans concessions…

Serge Federbusch, trois ans après l’attentat contre Charlie Hebdo, l’esprit Charlie a pris du plomb dans l’aile. Comment expliquez-vous ce symptôme ?

L’esprit Charlie est dans une impasse. Il y est entré très vite.
On s’est rapidement rendu compte qu’il y avait eu une manipulation de l’opinion. Grâce aux manifestations, François Hollande a réussi à escamoter la responsabilité de son gouvernement et de son pouvoir dans cet attentat. C’était pourtant une des cibles les plus surveillées au monde.
Dans un réflexe grégaire, on s’est serré les coudes pour essayer de montrer une certaine force en défendant en théorie la liberté d’expression. L’impasse tient surtout dans le fait que cette force est restée stérile. Il y a eu de nombreux attentats depuis : le Bataclan, Nice et d’autres. De plus, tous les jours pratiquement, par une sorte de test permanent de la laïcité de la République, il y a ici ou là des incidents qui tournent au drame voire au meurtre.
L’islam, un peu orthodoxe, ou qui prétend être pur, n’est pas compatible avec la République française. Les élites françaises ne veulent pas le voir.
« L’esprit Charlie » les a conduits dans une impasse dont ils ne sont pas encore sortis. Il n’y a toujours pas de réponse réelle et déterminée aux salafistes. Il y a toujours une volonté d’escamoter l’emprise toujours plus grande de l’islam dans l’espace public. Tous les jours, l’islam force la porte des entreprises, des universités et des hôpitaux. En fait, la question se pose partout. Chaque fois, il y a des combats menés avec un état d’esprit bêlant qui n’augure rien de bon.
En plus, avec la victoire de Macron, une pseudo-laïcité assez molle et complaisante nous domine désormais. L’idée que les choses vont s’arranger d’elles-mêmes est très présente. On pense que l’islam sera soluble dans les valeurs de la République.
Ce n’est pas le cas. L’islam a vocation à englober tout le fonctionnement de la société. Cette incapacité à poser le problème jusqu’au bout, à tirer les conséquences des observations que l’on fait, de l’émotion que l’on a, les conduit dans une impasse.
« L’esprit Charlie » est l’esprit d’une impasse.

Au-delà de la dimension du terrorisme islamiste, la liberté d’expression semble menacée. Qu’en pensez-vous ?

Il suffit d’écouter les paroles de Macron dans ses vœux à la presse pour 2018.
Sans que cela soulève des tempêtes d’indignations, il veut instaurer une espèce de ministère de la Vérité qui pourra déférer devant la Justice les gens qui soi-disant propageront de fausses nouvelles. Qu’est-ce qu’une fausse nouvelle ? Si cela est aussi aléatoire et erratique que la définition de la dénonciation calomnieuse, ce sera une sorte d’épée de Damoclès au-dessus de la liberté d’expression sur Internet.
Ces gens tiennent un double langage total. D’un côté, ils prétendent défendre la liberté d’expression. De l’autre, ils disent ouvertement vouloir adopter des lois contraires, de manière violente, à la liberté d’expression.
En France, nous n’avons malheureusement pas le premier amendement de la Constitution américaine. La liberté d’expression est donc de plus en plus en recul dans notre pays.
Cela est sans compter l’emprise du pouvoir et de l’oligarchie sur les médias officiels. Elle est de plus en plus lourde et forte. La plupart des voix dissonantes et dissidentes dans les médias sont progressivement marginalisées. On ne les entend plus. Je pense que la France n’a jamais vécu des heures aussi sombres depuis longtemps en matière de liberté d’expression.
Le « Je suis Charlie » a été un moyen d’éviter de poser cette question-là. C’est à nouveau une façon de ne pas voir la réalité en face. L’esprit Charlie est malheureusement, pour les Charlie, une forme d’évitement derrière une prétendue force collective.

On a récemment assisté à une « guerre civile idéologique » à gauche avec, en toile de fond, Charlie Hebdo et sa prétendue islamophobie. S’agit-il, selon vous, d’une suite logique ?

Ils n’arrivent pas à faire leur deuil de leurs illusions. Non, les milieux issus de l’immigration, noirs et arabes en particulier, ne sont pas forcément les porteurs de la situation de victime de l’ordre établi et de la libération de l’humanité.
Certains continuent de dire que l’islam est la religion des opprimés et que les islamophobes sont contre les opprimés et, donc, des capitalistes exploiteurs. Nous connaissons ce refrain. Ils n’arrivent pas à faire le deuil de cela malgré toutes les évidences. D’autres reconnaissent quand même qu’il y a un problème avec la laïcité et, en arrière-plan, se prennent le bec avec les premiers.
Mais l’un comme l’autre ne savent pas aller jusqu’au bout. Ils n’arrivent pas à faire leur mue, leur deuil du fait qu’ils sont face à un système religieux et politique aux antipodes de leurs croyances et de leurs valeurs. Pourtant, ceux qui y adhèrent sont ceux qu’ils prétendaient défendre. Il y a effectivement un hiatus, une contradiction. Ils sont là au cœur de leurs contradictions. Plus le temps passe et plus ils le vivent mal, parce que ces contradictions sont difficiles à vivre, et ils se disputent entre eux.
Je crois que nous assistons à une espèce de guérilla interne qui montre bien la situation de déliquescence dans laquelle se trouve aujourd’hui la gauche officielle en France.

Devons-nous faire le deuil de la liberté d’expression en France ?

Pour moi, dans la vie, il n’y a pas de combat perdu. Ça vaut dans tous les domaines. Je ne sais pas ce qu’est un combat perdu. Il ne m’intéresse pas.
Je crois que c’est à tous les laïcs, tous les défenseurs de la liberté d’expression, à tous les gens qui aiment la France, tous les républicains et les démocrates de s’unir, de laisser de côté leurs idées préconçues et de comprendre un jour que leur survie est en jeu et qu’il faut se battre pour sa survie.
Quand on se bat pour sa survie, on trouve une énergie insoupçonnée.
Je crois que cette énergie-là renaîtra en France.

POUR ALLER PLUS LOIN